L’obscurité et la condition temporelle de l’homme

J’ai créé le blog « L’obscurité » :

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/

pour me « heurter de front » si possible à ces ténèbres qui environnent l’humanité contemporaine, à partir d’un récit de Philippe Jaccottet datant de 1961, d’une force incroyable, et portant ce titre :

« L’obscurité »

https://horreurislamique.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

Or il est une phrase dans ce récit, prononcée par le Maître lorsqu’il essaye d’essayer à son ancien « disciple » la plongée brutale dans les ténèbres du désespoir qui est la sienne :

« le temps courait comme le feu dans l’herbe »

et de son aveu même « c’est le temps qui l’a vaincu », qui l’a vaincu spirituellement, c’est à dire en termes platoniciens « qui l’a fait régresser de la lumière à l’ombre », voir:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

De quel temps parle t’on ici ? du temps simplement vital, temps jugé (par les vivants) comme destructeur , temps auquel s’adresse (par la voix d’un personnage féminin) Lamartine en des vers merveilleux:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alphonse_de_lamartine/le_lac.html

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?….

….. » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux. »

Seulement il ne suspend rien, le temps, car comme le soleil brille pour tout le monde il passe pour tous…et quelques années après, si ce n’est quelques mois, les deux amants qui se promettaient un amour qui durerait l’éternité se retrouveront devant le juge des divorces accompagnés de leurs avocats, empêtrés dans le partage des PEA et le calcul des points de retraite…à moins, hypothèse bien pire encore, qu’ils ne finissent comme ce « couple » que le Maître montre au disciple dans le « logis » d’en face, lors de cette fameuse nuit d’initiation à l’enfer sur Terre, cette « femme » qui donne à manger à cet « homme » comme on donne à un chien…

mais laissons là les poètes et la poésie, car il existe un texte, la conclusion de « Raison et religion » où Brunschvicg aborde le « réel », en laissant tomber les imaginations réalistes d’un temps « méchant » et destructeur (qui sont à la base de la poésie comme de la religion, ainsi la divinité hindoue Kalâ le temps destructeur) en distinguant deux temps : le temps vital de la « poussée biologique » (poussée qui est aussi à l’oeuvre dans l’attrait sexuel) et le temps spirituel qui dépend de notre « effort de redressement »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

Ce texte de la conclusion, qui va de la page 200 à la page 209 du document Word, est un véritable miracle, il offrait en quelque sorte en 1939, alors que le monde là aussi plongeait dans la nuit, une planche de salut à ceux qui voulaient bien s’y agripper, plutôt que d’aller chercher le « réconfort » à l’église, ou, comme les personnages de Sartre, au bistro ou au bordel.

Il y explique la relation entre temps conçu comme seulement vital (ou, dans les fables religieuses, ou amoureuses,  comme « illusion d’éternité ») et « ténèbres intérieures » ou « obscurité » (menant à l’obscurantisme) page 206:

« Mais ce qui s’imagine au-delà des horizons terrestres ne s’étale-t-il pas encore dans l’espace, comme le temps de la vie future, à laquelle l’individu serait appelé par un démenti éclatant aux conditions de l’existence naturelle, est seulement un temps indéfiniment allongé, image évidemment décevante de l’éternité intrinsèque et véritable ? L’immortalité de l’âme ne se conçoit que dans la conception naïve, que dans l’illusion primitive, d’un temps qui serait un substantif, entité simple et homogène par rapport à soi. Pour nous le problème du temps, et particulièrement du temps religieux, se précise de façon toute différente. Le bienfait dont nous serons redevables à l’histoire même de l’éclectisme, c’est de nous mettre définitivement en garde contre l’obscurité née de l’interférence entre des mouvements inverses de flux et de reflux, allant tantôt de l’ancien au nouveau, du statique au dynamique, et tantôt, au contraire, revenant au statique pour tenter d’y appuyer le dynamique, pour faire rentrer, suivant la formule de Comte, la marche du progrès dans la loi de l’ordre. »

interférences qui sont celles de ces deux mouvements inverses, qui expliquent à peu près toute l’histoire de l’esprit humain : conversion par le progrès de l’ombre à la lumière rationnelle, régression de la clarté à l’ombre.

Or il existe une « méthode » permettant d’en finir une fois pour toutes avec la régression, et elle est expliquée page 207:

« Et ce qui est vrai du temps de l’histoire est à plus forte raison vrai du temps de la personne. Là aussi, chaque moment apparaît décisif, par cette option qu’il nous propose entre la poussée en quelque sorte rectiligne du temps biologique et l’effort de redressement qui est nécessaire pour nous arracher à la tyrannie inconsciente du passé. En nous retournant sur lui, en le reconnaissant comme passé, nous nous rendrons capable de le soumettre à l’épreuve du jugement, fondé sur l’enchaînement, de mieux en mieux établi à travers les siècles de notre humanité, entre les antécédents et les conséquents. »

C’est à chaque moment, à chaque instant, que le choix nous est donné entre la « porte étroite du royaume des cieux », axe vertical de la croix, axe de la montée vers l’Esprit, et la continuation de la durée dans « les eaux glacées du calcul égoiste et matérialiste ». Continuer comme avant est plus facile que l’effort viril du redressement, qui seul nous permet de sortir la tête de l’eau, en utilisant notre faculté de jugement, et en nous émancipant des croyances superstitieuses  de la foule sentimentale qui préfère prier.

Ce texte est une réponse aux facilités mythiques et poétiques qui se font jour dans le poème de Lamartine ou dans l’obsession du « voyage temporel » :un nouveau film, « Le projet Almanac », sur ce thème vient de sortir.

Mais jamais on ne pourra dépasser le film (en images fixées) de Chris Marker « La jetée »:

Chris Marker : la jetée

qui nous montre dans le « voyageur temporel » un homme obsédé par une image d’enfance, celle d’une femme entrevue par le petit enfant sur la jetée d’Orly qu’il « rejoindra » devenu un homme dans Paris détruit par la guerre nucléaire et objet d’expériences pour des savants (s’exprimant en allemand, comme c’est bizarre) qui veulent « trouver le salut de l’humanité en passant par le temps puisque l’espace est définitivement fermé ».

Mais lorsque le passé est compris comme passé, dans l’épreuve virile du jugement, ces rêveries infantiles sont définitivement écartées, et le « grand jeu » peut commencer.

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. »

Il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à sa condition d’homme : c’est à dire qu’il doit cesser dêtre un enfant en se réfugiant dans les fables primitives qui lui promettent un destin d’outre tombe, ou bien un bonheur éternel conçu de manière matérialiste, et ne doit avoir comme seul bouclier qui est aussi son arme que son « idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale« .

https://horreurislamique.wordpress.com/lhomme-occidental/

C’est à dire encore : homo occidentalis ne doit pas régresser au niveau d’homo islamicus ni d’homo credulus, et ne doit pas se cacher derrière les discours édifiants d’homo multiculturalis.

Car « la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante ».

Un lien intéressant aux lisières de la philosophie et de l’anthroposophie

J’ai trouvé cet article sur le blog de Grégoire Perra:

Platon, Descartes et Steiner

Ce qu’il y a de plus intéressant chez Mr Grégoire Perra, c’est qu’il a eu le courage de pénétrer dans la caverne des fantômes , je veux dire devenir membre de la Société anthroposophique, et il retrace honnêtement son évolution:

« Au temps où je n’avais pas encore compris un certain nombre de choses et où je faisais encore partie de la Société Anthroposophique, j’écrivais des articles, dont certains paraissaient dans Les Nouvelles. Pendant leur rédaction, il m’arrivait de solliciter des avis. Je le fis ainsi avec l’article intitulé De l’Idéalisme à l’Anthroposophie1, demandant celui de Philippe Aubertin, tandis que sa rédaction en était quasiment achevée. Ce dernier m’envoya alors un certain nombre de remarques très négatives. Je ne jugeais pourtant pas utile d’en tenir compte, ni de repousser la publication prévue, considérant que nous avions-là une différence de points de vue tranchée et que, à mes yeux, ses remarques n’avaient pas de poids. Ce que je ne savais pas encore, c’est la confusion qui régnait dans l’esprit de Philippe Aubertin entre une demande d’avis et une demande d’accord. »

Son parcours ressemble beaucoup à celui de José Dupré, mis à part le fait que ce dernier est beaucoup plus vite devenu un « hérétique » tout en restant dans la Société plusieurs années.

Il parle ici d’Antoine Dodrimont, ancien prêtre, devenu président de la Société après Paul ‘Henri Bideau (de grande stature humaine) et cet A. V. dont José Dupré révèle l’ignominie.

Le thème de cet article est crucial pour les études de ce blog, puisqu’il concerne celui que j’appelle le Sauveur, à savoir Descartes, et Platon qui est pour Brunschvicg la vérité de la philosophie (le platonisme, non pas Platon ni ce que l’on appelle le néo-platonisme).

Steiner est au départ, avant 1900, un philosophe idéaliste, et le prétendu dépassement de l’idéalisme en anthroposophie, décrit par José Dupré, correspond à une chute retentissante, une régression de la lumière à l’ombre semblable à celle du Maître dans le récit de
Jaccottet « L’obscurité » qui est la trame de ce blog.

Je ne puis aller plus avant en ce moment, les événements démoniaques qui se passent en ce moment au Proche Orient m’empêchent absolument de penser.

Je laisse donc ce lien en réserve pour les lecteurs éventuels qui penseraient comme moi que ce n’est pas une complète perte de temps de s’intéresser encore à Steiner, après que ‘José Dupré ait démontré (entre autres) sa complète corruption intellectuelle après 1900.

Pourquoi je soutiens ISRAËL de manière inconditionnelle: quelques prolégomènes platoniciens et cartésiens

Ce blog est appelé « L’obscurité » en référence à un récit de Philippe Jaccottet :

http://lettres.spip.ac-rouen.fr/IMG/pdf/conf_jaccottet.pdf

et par extension vise à décrire la situation qui est celle de l’homme (et de la femme bien sûr) de notre époque, caractérisée par la désorientation de la pensée et de l’action qui est le contraire de l’intelligibilité radicale que visent la science et la philosophie.

Mais décrire ne serait rien si cela ne débouchait pas sur l’action, sur la conversion qui consiste à sortir de l’obscurité, à progresser de l’ombre à la lumière comme le dit Platon au livre VII de la République, voir:

http://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

« l’idée de conversion permet un accès direct au centre de cette pensée en éclairant du dedans les trois dimensions de la conscience philosophique, et en traçant ainsi la ligne de démarcation entre vrai et faux rationalisme, vrai et faux idéalisme, vrai et faux spiritualisme.

Vraie et fausse conversion correspondent aux deux mouvements que distingue Platon au livre VII de la République :

« les yeux sont troublés de deux façons et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité et par celui de l’obscurité à la lumière »

la vraie conversion est progrès de l’ombre à la clarté, la fausse est régression de la clarté à l’ombre.

La vraie conversion est celle qui nous situe dans l’intériorité réflexive authentique, en saisissant le cogito dans l’unité de la cogitatio, et nous fait coïncider avec l’acte de pensée dans toute sa fécondité , « produisant de lui même la vérité ».

la fausse conversion au contraire « cherche la vérité dans la mise en relation d’un Ego  supposé donné dans sa subjectivité pure, et de cogitata supposées données elles aussi, dans une extériorité radicale. »

Bref nous visons ici à accomplir l’oeuvre des Lumières que le grand Kant décrivait ainsi :

« Les Lumières sont la sortie de l’humanité hors de l’état de tutelle dont elle est elle même responsable »

tâche qui comme on le sait n’a pas été menée à bien par les Lumières historiques qui dans leur « profondeur vide » ont voulu ignorer les vraies Lumières, celles du cartésianisme du 17 ème siècle, et ont abouti à la piteuse médiocrité des contemporains « droits de l’homme », qui sont surtout le droit (en Occident « développé ») d’acheter la voiture que l’on veut, d’aller passer ses vacances où l’on veut, et d’avoir la sexualité que l’on veut, et de la boucler sur tout le reste, y compris lorsque l’on se rend compte que les divers « crédits à la consommation » contractés pour avoir les moyens d’exercer ses droits se révèlent très chers, impossibles à rembourser

Ce que nous cherchons c’est : sortir de l’obscurité, qui est ce que les religions mythologiques appellent l’enfer, et qu’elles situent « après la mort », mais l’enfer est bien ici et maintenant, je vous en donne ma parole, et nous y sommes plongés.

Et SATAN mon Maître (je plaisante je plaisante) dit fort justement dans l’un des plus beaux poèmes de langue anglaise: « Paradis perdu » de John Milton:

« Long et difficile est le chemin qui de l’enfer mène à la lumière »

ce qui confirme bien que l’enfer est le contraire de la lumière, soit l’obscurité, ainsi que ce que dit Platon : on passe de l’obscurité ou de l’enfer à la lumière par le long et difficile chemin de la conversion véritable, qui est tout autre chose que la conversion à l’une des religions existantes.

Seulement il y a des raccourcis, car le plus difficile dans ce long chemin est de trouver le seuil, l’entrée, sans se tromper et prendre une fausse entrée (comme par exemple l’entrée dans une secte) pour la vraie, et comme dit le Gardien dans Kafka :

« Cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je m’en vais et je ferme la porte »

Je considère que l’entrée universelle (pour tous les humains avec 0 gramme d’alcool par litre) sur le chemin qui mène à la conversion est l’œuvre de René Descartes, et ce n’est pas pour rien que Léon Brunschvicg appelle le « Discours de la méthode  » qui date de 1637 un « traité de la seconde naissance ».
Mais avant 1637 il y a la nuit de la St Martin du 10 au 11 Novembre 1619 et les « Trois songes » de Descartes:

Baillet 1691: vie de Monsieur Descartes, les trois songes

que je ne veux point commenter ici, j’y consacrerai un article spécial car ce n’est rien de moins que la possibilité de l’humanité par opposition à l’hominité qui a été enfantée au cours de cette « nuit d’amour », et Jacques Maritain me fait de la peine lorsqu’il note avec une ironie malveillante que l’essor du rationalisme occidental commence par un « épisode cérébral », il voulait dire un coup de démence, et il aurait pu ajouter (il le fait je crois) un épisode éthylique car Monsieur Descartes avait bu avant de se coucher un peu de vin en l’honneur de la St Martin, alors qu’il n’en avait pas bu depuis très longtemps.

« 0] Il nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s’étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable (j), il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu’il s’imagina ne pouvoir être venus que d’en haut…. »

mais je ne retiendrai ici que le troisième songe, plus calme que les deux premiers, et l’on notera que Descartes interprète lui même son rêve au cours de ce rêve lui même, il n’a pas besoin d’un psy ou d’une voyante, un « moderne » malintentionné dirait qu’il fait les questions et les réponses :

« Un moment après il eut un troisième songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table sans savoir qui l’y avait mis. Il l’ouvrit et, voyant que c’était un dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d’où il lui était venu. Il trouva que c’était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus poetarum etc. /c/ (8) Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose et à l’ouverture du livre il tomba sur le vers « Quod vitae sectabor iter ? Etc. » (9). Au même moment il aperçut un homme qu’il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par « Est et non » (10), et qui la lui vantait comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu’il savait ce que c’était et que cette pièce était parmi les idylles d’Ausone qui se trouvaient (l) dans le gros recueil des poètes qui était sur sa table….

…. Il en était là, lorsque les livres et l’homme disparurent et s’effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. [4] Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venait de voir était songe ou vision (12), non seulement il décida en dormant que c’était un songe, mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne voulait dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble, et que le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait en particulier et d’une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser (m), fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité (n) de l’enthousiasme et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes, continuant d’interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l’incertitude du genre de vie qu’on doit choisir, et qui commence par « Quod vitae sectabor iter ? », marquait le bon conseil d’une personne sage ou même la théologie morale (13). Là-dessus, doutant s’il rêvait ou s’il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l’interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l’enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non » /d/, qui est « Le oui et le non » de Pythagore (10), il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c’était l’esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe.  »

Ces quelques lignes sont tellement importantes pour le sort du monde et de la civilisation que j’ai honte de les traiter en quelque sorte par dessus la jambe:

1- Descartes décide (ce mot est important) au cours du songe même qu’il s’agit d’un songe et non d’une vision, ici se trouve la « ligne de démarcation » entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit mystique des prophètes et la raison supra-mystique des mathématiciens et des philosophes, entre la « pensée » passive, féminine et lunaire, et l’émancipation virile hors des ténèbres de la sensibilité par la pensée solaire, active de la mathesis universalis.

Ce qu’il dit des poètes, même ceux qui ne font que niaiser, et des sentences mieux exprimées que celles qu’on trouve dans les écrits des philosophes s’applique à merveille à l’évangile ou au Tanakh (« ancien testament ») : Brunschvicg cite souvent l’Evangile, mais toujours des extraits de nature universelle, philosophique, jamais les passages mythologiques, qui ne concernent que la particularisme des « croyants ».

Il serait peut être temps de se rendre compte que l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont que des…testaments, rédigés par un mort qui est le Dieu d’Abraham.

Mais nous voulons le faire revivre en le « Dieu des philosophes et des savants », qui est l’esprit de vérité dont parle Baillet dans le récit ci dessus.

Les « Est et non », le « oui et le non », c’est ce que Badiou appelle un « point », une convocation devant le deux d’un choix crucial, qui se trouve déjà dans le Deutéronome et son « Voici, je place devant toi deux voies, celle de la mort et celle de la vie »

En termes scientifiques modernes, c’est le vrai et le faux, le binaire 0-1 de l’informatique.

Le « Quod vitae sectabor iter? » (Quel chemin suivrai je en cette vie?) c’est l’orientation dans le monde spirituel des idées, que la désorientation propre au nihilisme consumériste a oubliée : aujourd’hui, s’orienter veut dire choisir un métier pour avoir un salaire le plus élevé possible.

Quel est le rapport de ces prolégomènes avec ISRAËL ?

Il existe, mais cet article est par lui même assez long, et il se suffit à lui même.

Un mot encore : je sais bien que les féministes et les apôtres de la diversité seront choqués (sous réserve qu’il y en ait qui lisent ce blog) par mon opposition tranchée entre Orient et Occident, entre mystique féminine et lunaire et pensée rationnelle virile et solaire.

Mais ici nous parlons du monde de l’esprit où il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni noirs ni blancs, ni grecs ni juifs : ce monde où nous sommes tous des anges.

L’émancipation virile vis à vis des préjugés et des traditions, c’est pour tout le monde, hommes et femmes.

Et si l’homme est une femme comme les autres, la réciproque doit être valide.

Je ne puis résister à l’envie diabolique d’aggraver mon cas en citant le denier logion 114 (tiens, le nombre aussi des sourates du Coran) de l’Evangile de Thomas:

« Simon Pierre leur dit :
Que Mariam sorte de parmi nous, parce que les femmes ne sont pas dignes de la Vie.
Jésus dit :
Voici que Je l’attirerai
Afin de la faire mâle,
Pour qu’elle soit, elle aussi, un esprit vivant,
Semblable à vous, les mâles.
Car toute femme qui se fera mâle
Entrera dans le Royaume des Cieux.
 »

http://evangiledethomas.over-blog.com/categorie-621445.html

et aussi:

La ligne de partage des temps

Colloque relations-objets : théorie des catégories et théorie des ensembles

Je voudrais compléter mon résumé (vraiment résumé !) de l’exposé de Badiou le 18 juin en abordant certains aspects plus mathématiques, sans aller jusqu’à dire « techniques », et en faisant allusion à d’autres exposés de ce jour là et du lendemain matin (pour des raisons de facilité de lecture, cela sera scindé en trois articles)

Pour les « working mathematicians » l’affaire est vite réglée : la théorie des catégories reprend et élargit la théorie des ensembles puisqu’un ensemble n’est qu’une catégorie où il n’y a pas de flèches entre les objets, qui sont les « éléments » de l’ensemble. Réciproquement un « élément » d’un objet O d’une catégorie est une flèche allant de l’objet terminal de la catégorie vers cet objet:

1 ————> O

Il faut donc qu’il y ait un objet terminal, ce qui est le cas dans toutes les catégories munies de « limites » et « colimites », en particulier les topoi.

Un topos notamment est une catégorie se comportant « de façon analogue » à la catégorie ENS des ensembles (où les ensembles sont les objets et les flèches sont les fonctions entre ensembles), catégorie qui est le premier exemple d’un topos.

Pour la plupart des « working mathematicians », notamment ceux qui travaillent dans la finance, l’affaire est encore plus vite réglée : ils font des « mathématiques réelles » , s’occupant notamment à résoudre des problèmes se posant aux ingénieurs ou aux traders, jamais de ces « mathématiques fondationnelles », les laissant aux logiciens, enseignants ou philosophes.

Pour ma part je me méfie énormément et même refuse le schéma simpliste qui pourrait résulter d’une compréhension hâtive des propos de Badiou, et que ses formulations tendraient à encourager: à savoir que la théorie des ensembles est l’ontologie, le discours sur l’être caractérisé par l’univocité, et que la théorie des catégories serait la « mise en équivoque de cette univocité par localisation ».

Ainsi sur un axe unique la théorie des ensembles serait du côté de l’Etre et de son univocité, du côté de Platon et de Parménide, la théorie des catégories du côté du monde (et du discours sur l’être du monde qui est la physique), de l’équivocité qui le caractérise , du côté d’Aristote et d’Héraclite. Mais la théorie des catégories est tout autant scientifique, mathématique, que celle des ensembles, et si la Science est bien (formule admirable de Badiou) une extorsion d’un noyau d’univocité à l’équivocité du monde, on ne voit pas pourquoi la théorie des catégories serait du côté de l’équivocité.

D’ailleurs Badiou reconnaît que la théorie des ensembles se ramène à une et une seule relation : la relation d’appartenance d’un élément à un ensemble.

Donc la théorie des ensembles est tout aussi relationnelle que celle des catégories.

Si la notion de relation est prédominante c’est parce que la science est science des relations comme le dit Brunschvicg ainsi qu’Einstein ou récemment Michel Bitbol. Marie Anne Cochet parle de la physique comme dissolution des apparences de substances (d’objets) réelles en entités mathématiques : ainsi en mécanique quantique les espaces abstraits de Hilbert remplacent l’espace euclidien de Newton.

Mais la difficulté et l’obscurité vient de ce que Badiou passe continuellement et sans le dire d’un plan à un autre : que les relations mondaines, sociales, entre êtres humains soient caractérisées par l’équivocité et l’ambiguïté (comme le montre « La règle du jeu » de Jean Renoir) c’est un fait.

Par contre une relation en mathématiques est définie sans ambiguïté et de manière rigoureuse, et cette définition peut être de type ensembliste : une relation binaire définie sur un ensemble E est un ensemble de couples d’éléments de E, c’est à dire une partie du produit cartésien E x E.

Colloque relation/objet 18 et 19 juin 2014 ENS Ulm

http://www.ens.fr/actualites/agenda/article/colloque-relation-objet

 

http://www.pensee-sciences.ens.fr/spip.php?article127

 

La théorie des catégories apparue en 1945 formalise évidemment ceci : les objets sont…les objets, et les morphismes sont les relations.

Et comme de juste pour une théorie scientifique, le rôle prépondérant appartient aux relations, les objets peuvent d’ailleurs être « identifiés » à leur morphisme identité qui de par les axiomes existent pour chaque objet.

http://s.dugowson.free.fr/enseignement/20111012categoriesMSSCI.pdf

http://www.jyb-logic.org/ens-cat.pdf

voici ce qu’en disait Badiou il y a 20 ans :

http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/93-94.3.htm

 

Et Brunschvicg (qui n’a pas vécu assez longtemps pour voir apparaitre la théorie des catégories):

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

 

« Aussi bien, et l’on devra s’en laisser convaincre par les premiers chapitres de notre ouvrage, l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la République platonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysique aristotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycée apporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός.  »

 

pour tout savoir sur la théorie des catégories, qui n’est donc autre que la théorie générale des théories scientifiques, commandée par le premier type, platonicien, idéaliste, de structure mentale (le deuxième type pouvant être nommé « aristotélicien », ou « thomiste », ou réaliste, ou ontologicien, etc…) un grand bouquin de plus de 500 pages :

« Abstract and concrete categories »

 

http://katmat.math.uni-bremen.de/acc/acc.pdf

 

ou

 

https://archive.org/details/Jiri_Adamek_Horst_Herrlich_George_E_Strecker__Abstract_and_Concrete_Categories_The_Joy_of_Cats

 

ou

 

http://www.tac.mta.ca/tac/reprints/articles/17/tr17abs.html

 

Les récits contraignants

« Le bleu du ciel » de Georges Bataille débute par un avant-propos où l’auteur s’explique sur les « monstrueuses anomalies » du livre:

« Un peu plus un peu moins tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin…
…comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

Puis il cite un certain nombre de titres qui exemplifient cette affirmation souveraine, « qu’il renonce à justifier » (cette outrecuidance fait partie de sa « signature »):

Wuthering Heights (« Les hauts de Hurlevent »), Le procès, L’arrêt de mort, La recherche du temps perdu, L’idiot, ….tout en prévenant qu’il pourrait en nommer d’autres…

J’y ajouterais quant à moi « Le bleu du ciel » lui même, La montagne magique, Bartleby, à peu près tout Balzac, le Dit du vieux marin, Kubla Khan, et bien sûr « L’obscurité » de Jaccottet, auquel je suis si bien suspendu (voire pendu, ou crucifié, en tout cas une position inconfortable) que j’y ai suspendu ce blog pour…pour quoi au fait ?

Quoiqu’il en soit, si la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante, si la science doit se garder d’être triomphante (ce qui élimine les fâcheux positivistes), la littérature doit se garder d’être confortable..ce qui élimine pas mal de « romans » contemporains.

Je suis donc moi aussi comme contraint par ce récit de 1961 à l’apparence si « modeste » mais qui est pour moi comme ma potence principale…ma croix?

Certains, croyants ou non, ont pour habitude d’ouvrir quotidiennement et au hasard la Bible et d’y choisir un verset à méditer, ils y trouvent toujours du sens, des sens éternellement nouveaux.

Je n’ai jamais eu cette chance avec la Bible, par contre ceci se vérifie pour moi avec « L’obscurité »..

Si je lis dans la partie II page 94 (sur 171) je trouve ce passage où le « récitant », revenant en arrière dans le temps pour tenter de comprendre le « scandale » de sa dernière nuit avec son maître dans le taudis où celui ci s’était retiré, et se remémore leurs interrogations sur les grandes œuvres du passé et le sens qu’il faut leur donner, peut être:

« Qu’y avait il, dans ces fragments d’un lointain monde, pour les (les hommes) émouvoir à ce point ?
Nous en avions parlé souvent ensemble naguère, et nous ne doutions pas que cet attrait n’eût quelque lien essentiel et avec la lumière qui nous conduisait, et avec cet insaisissable à quoi mon maître venait de se heurter, irréparablement semble t’il…
 »

Cet « insaisissable » est ce que les religions nomment « Dieu » ou « les dieux » (que les anciens grecs imaginaient en haut de l’Olympe), il peut prendre deux formes : transcendance (dans les religions) ou immanence (dans la philosophie), mais il ne faut pas comprendre cette « immanence » comme « ici bas et quotidienneté », comme horizontalité : la verticalité comme dimension de l’espace temps est simplement remplacée par la « porte étroite » de l’instant vu (par Lavelle notamment) comme jonction du temps horizontal et de l’éternité verticale au point central de la Croix.

Ceci est dit de manière remarquable par Brunschvicg toujours dans la conclusion de « Raison et religion »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?
Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.
 »

L’éternité c’est le plan spirituel de l’immanence radicale, le plan de l’idée, ordre de l’esprit par opposition à l’ordre de la chair, plan vital dans lequel le maître reste enlisé (probablement à cause d’un amour non payé de retour, mais cela aurait été la même chose si cet amour avait été partagé , bien sûr…)

Revenons à la suite du texte de Jaccottet sur le sens des grandes œuvres du passé:

« ce qui avait été saisi par l’homme, dans ces œuvres et dans ces lieux, c’était toujours justement la limite de l’homme, ou si l’on préfère l’au delà de sa limite, l’en-dehors absolu, conçu tantôt comme effrayant, tantôt comme adorable, ou les deux ensemble…et la proximité (si l’on peut dire) de l’Inapprochable prêtait à tout ce que l’homme faisait pour lui ou à partir de lui une certaine sorte de magie, qui subsistait malgré que les cultes fondés sur elle aient disparu depuis longtemps; magie enfin, et ce n’était pas le moins surprenant, qui semblait n’avoir jamais été aussi puissante qu’en notre temps où tout conspirait à reculer les limites humaines, à refuser ou ignorer l’Illimité quel qu’il fût… »

La magie qui est nommée ici, c’est la technoscience qui dépasse de loin tout ce qu’avait rêvé l’ancienne magie…

Mais il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec un autre texte, qui n’est pas du tout un récit, plutôt un fatras informe écrit dans un jargon obscur, c’est le cas de le dire:

« Le mythe du vingtième siècle » d’Alfred Rosenberg, le dirigeant nazi qui était en quelque sorte l’intellectuel du régime…une sorte de Tariq Ramadan avant l’heure:

https://archive.org/details/LeMytheDuXxeSiecle

où notre époque est dépeinte en ces termes, page 1 du chapitre 1 du Livre premier intitulé « Le combat des valeurs »:

« Voici ce qui caractérise notre époque : le rejet de l’absolu, le refus de ce qui serait illimité. Cela signifie que l’on se détourne de toutes les valeurs existant au delà de la vie organique, que le moi individuel se figurait autrefois pour créer artificiellement une communauté supra-humaine de toutes les âmes. Jadis la christianisation de la terre et la promesse d’une rédemption par le retour du Christ n’avaient pas d’autre but. puis ce fut dans le même sens le rêve de « l’humanisation de l’humanité ». Ces deux idéaux se sont engloutis dans un chaos de sang lors de la première guerre mondiale qui représentait une régénération spirituelle. »

La terminologie employée par Rosenberg a le mérite de révéler clairement ce que visait réellement le nazisme (par delà l’élimination ou l’asservissement des peuples « non germaniques »): le rejet de ce que Brunschvicg appelle « ordre ou plan de l’esprit » considéré par Rosenberg comme illusion (apportée par les « illusionnistes juifs »), et l’exaltation du plan vital, ordre de la chair, c’est à dire de ce qu’ils appelaient la Nature, où le fort élimine le faible.

Qu’est ce que la magie dont parle le narrateur de Jaccottet et où il décèle, « de manière surprenante », la quintessence de notre époque « où l’on se détourne des anciennes promesses »?

Il y a magie quand nous observons un effet inattendu sans pouvoir l’expliquer.

Or des effets de puissance terrifiante la science moderne en produit en abondance, et les magiciens noirs de l’ancien temps parleraient de « magie supérieure à la leur » parce qu’ils n’arriveraient pas à produire de telles destructions.

Seulement la différence c’est que les physiciens peuvent expliquer, et donc prévoir, les différentes étapes d’une explosion nucléaire.

Ils le peuvent, en ultime instance, grâce aux idées (mathématiques) que développe la physique.

Ceux pour qui ils travaillent (auxquels ils « vendent leur âme ») à savoir les militaires aux ordres des politiques utilisent donc le plan de l’esprit (la physique théorique et mathématique) avec la complicité des ou de certains scientifiques pour produire des effets magiques et terrifier ou influencer les populations ignorantes.

C’est en gros le scénario du « Projet Manhattan » qui a abouti à Hiroshima.

Et c’est un scénario faustien.

La tragédie du docteur Faust consiste à vendre son âme au Diable à des fins de bonheur terrestre, c’est à dire à trahir le plan spirituel, celui des idées, qui vise la Sagesse, pour le plan vital, celui de la Puissance guerrière ou économique (le « diable »).

Trahir le plan spirituel c’est le considérer comme au service du plan vital, donc comme illusoire s’il est considéré comme supérieur au plan vital (au « monde », à la nature).

C’est ce que fait Rosenberg qui considère toute valeur au delà de la vie organique comme illusoire.

Mais c’est aussi le « péché » dont se rend coupable le maître dans le récit de Jaccottet (pour des raisons entièrement différentes bien entendu) lors de la fameuse « nuit de Gethsémani » telle que sa la remémore le narrateur:

« ce que mon maître avait dit cette nuit là, ce qu’il avait cherché à me faire comprendre, c’est que la lumière par nous entrevue et avec tant d’ardeur poursuivie n’était qu’une illusion parmi d’autres »

Ce que vit le maître c’est un cogito avorté, qui en reste au stade du pressentiment et n’accède pas au plan de la science.

Car le cogito cartésien donne par un même et unique mouvement de l’esprit la certitude d’être et la certitude du « Dieu est en nous »:

« J’ai premièrement en moi la notion de l’Infini que du fini, de Dieu que de moi même »

Un spiritualisme du cogito

et c’est encore Brunschvicg qui parlant de tout autre chose (dans la conférence de 1937 sur « l’actualité des problèmes platoniciens) nous donne le bon diagnostic sur la chute du Maître dans le récit de Jaccottet:

« L’élan mystique n’aura de portée et de signification que s’il se dépasse lui même en s’orientant franchement vers la perfection dialectique de la raison: car à la raison seule il appartiendra de remonter jusqu’à l’origine des valeurs idéales et d’en mettre à nu la vérité intrinsèque« 

« Le bleu du ciel » de Georges Bataille

« La terre sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraiche.Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés.
Elle devint hideuse, je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais sa laideur imprévue, la laideur affreuse que la haine donnait à ses traits.
 »

http://providenzia.tumblr.com/post/45531770029/le-bleu-du-ciel-georges-bataille-extrait

Ce passage, qui donne la tonalité du livre, est tiré du « récit » de Georges Bataille écrit en 1935:

« le bleu du ciel »

écrit à la première personne par le personnage central nommé Troppmann , qui se partage entre Dorothea (qu’il appelle « Dirty ») et Xénie (la bonne amie qui vient le voir alors qu’il « cuve » ses excès alcooliques au lit en buvant du champagne tiède et lui dire qu’elle veut l’aider « parce que les gens qui ont une vie sexuelle anormale sont des malheureux »…il me semble me rappeler qu’ils couchent ensemble distraitement à un moment), il est en plus marié et sa femme a à se plaindre de lui…et puis il y a Lazare, la juive laide qui est imaginée d’après Simone Weil, que Bataille connaissait ( mais il n’avait pas vu sa beauté ni n’avait compris sa pensée, qui le pourrait d’ailleurs?)

Le livre commence à Londres sur une orgie avec Dirty, puis il la perd (ce genre de femme a un peu la bougeotte) et le livre raconte ses errances alcooliques et sexuelles dans le monde de la nuit des années 30 à Paris : le Dôme, la Coupole, Tabarin, le Sphinx (un bordel, comme chacun sait)…Troppmann se décrit comme un « idiot qui s’alcoolise et qui pleure », voir cette page pour tout un tas de citations:

http://www.babelio.com/livres/Bataille-Le-bleu-du-ciel/2188

« Je traînais ma déchéance et mon hébétude dans des endroits détestables. Tout était faux, jusqu’à ma souffrance. J’ai commencé à pleurer tant que je pus : mes sanglots n’avaient ni queue ni tête.
Le vide continuait. Un idiot qui s’alcoolise et qui pleure, je devenais cela risiblement. Pour échapper au sentiment d’être un déchet oublié le seul remède était de boire alcool sur alcool. J’avais l’espoir de venir à bout de ma santé, peut-être même au bout d’une vie sans raison d’être. J’imaginais que l’alcool me tuerait mais je n’avais pas d’idée précise. Je continuerai peut-être à boire, alors je mourrais ; ou je ne boirai plus… Pour l’instant, rien n’avait d’importance.
 »

mais la scène de l’amour au dessus des tombes (décrite au début de l’article) avec Dirty retrouvée dans une ville allemande est sans conteste la plus belle, enfin dans le style littéraire, et dans les implications philosophiques, explicitées dans des livres comme « L’érotisme » qui est « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Elle est suivie à la fin par le défilé des jeunes nazis:

« Elle disparut avec le train.
J’étais seul sur le quai. Dehors il pleuvait à verse. Je m’en allai en pleurant. Je marchais péniblement. […] J’arrivai à l’extrémité du hall: j’entendis un bruit de musique violent, un bruit d’une aigreur intolérable. Je pleurais toujours. De la porte de la gare, je vis de loin, à l’autre extrémité d’une place immense, un théâtre bien éclairé et, sur les marches du théâtre, une parade de musiciens en uniforme: le bruit était splendide, déchirant les oreilles, exultant. J’étais si surpris qu’aussitôt, je cessai de pleurer. Je n’avais plus envie d’aller aux cabinets. Sous la pluie battante, je traversai la place vide en courant. Je me mis à l’abri sous l’auvent du théâtre.
J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre: ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme: devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré. avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur); d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant: si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie: je regardais au loin…une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de mol, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil: ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts.
A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), Il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge, Une hilarité me tournait la tête: j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier, La musique s’arrêta: la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare: le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d’entrer dans un compartiment; le train ne tarda pas à partir. FIN
Mai 1935
 »

Cette conception de l’érotisme comme nostalgie de la continuité perdue (par la naissance) ne saurait à mon avis être juste, et ce livre très beau (dont Bataille regrettait cependant la publication à cause de ses « monstrueuses anomalies », qui ne se situent pas dans la scène de l’amour au dessus des tombes, mais dans une autre dont je ne parlerai pas ici) introduit violemment l’obscurité dans la conscience des lecteurs de 1935 et des années suivantes, ce dont il n’était nul besoin, convenons en.

« Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré, j’étais près d’elle (ma main avait encore un pansement, suite d’une blessure de verre cassé). Ce jour-là, Dirty avait une robe du soir somptueuse (mais j’étais mal rasé, les cheveux en désordre). Elle étirait ses longues jambes, entrée dans une convulsion violente. Le bouge était plein d’hommes dont les yeux devenaient très sinistres. Ces yeux d’hommes troublés faisaient penser à des cigares éteints. Dirty étreignait ses cuisses nues à deux mains. Elle gémissait en mordant un rideau sale. Elle était aussi saoule qu’elle était belle : elle roulait des yeux ronds et furibonds en fixant la lumière du gaz.
– Qu’y a-t-il ? cria-t-elle.
En même temps. elle sursauta, semblable à un canon qui tire dans un nuage de poussière. Les yeux sortis, comme un épouvantail, elle eut un flot de larmes.
– Troppmann ! cria-t-elle à nouveau.
Elle me regardait en ouvrant des yeux de plus en plus grands. De ses longues mains sales elle caressa ma tête de blessé. Mon front était humide de fièvre. Elle pleurait comme on vomit, avec une folle supplication. Sa chevelure, tant elle sanglotait, fut trempée de larmes.
 »

Car c’est une pensée, celle du sacré dans la transgression, trop matérialiste de l’unité : s’il suffisait de trouver une partenaire même aimée et de la pénétrer , dans un lit ou sur une tombe, pour accéder à la Sagesse donnée ( peut être) par la compréhension de Platon et de la vision de l’Un-en-un, ça se saurait non ?

Je lui oppose l’unité d’esprit à esprit dont parle Brunschvicg.

Un film admirable comme « PERSONA » d’Ingmar Bergman montre les dangers des fantasmes fusionnels.

On peut voir ce film ici, il n’y a pas de sous titres mais pas besoin pour en saisir l’atmosphère tragique, notamment à l’occasion de l’admirable scène du début :

PERSONA d’Ingmar Bergman

Voir aussi « L’empire des sens »…

En aucun cas l’unité, recherchée par la philosophie, ne peut être l’objet d’une nostalgie , ni de nature fusionnelle, ni atteinte par des pratiques magiques ou sexuelles ou sacrificielles, mais seulement par la « cure d’amaigrissement » (dixit Brunschvicg) d’une ascèse intellectuelle et existentielle.

Il est vrai que le « parcours » de Troppmann dans le « Bleu du ciel » peut être vu comme une ascèse inversée.

Une autre « anomalie », la photo au bas du texte est celle de Nancy Cunard la milliardaire scandaleuse, qui mena Aragon par la braguette d’un bout à l’autre de l’Europe vers 1926-1928 puis, devenue toxicomane, sombra après guerre dans la misère et la clochardisation jusqu’à mourir en 1965 dans une rue de Paris:

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2010/03/03/le-bleu-du-ciel-georges-bataille/