L’exposé de Badiou : objet comme forme de l’être et relation comme forme de l’existence

Ce matin à 10 heures à l’ENS rue d’Ulm:

http://www.ens.fr/actualites/agenda/article/colloque-relation-objet

dans mon article précédent annonçant ce colloque j’en étais resté à l’opposition Platon-Aristote dans la distinction entre les deux types de mentalité que je caractérisais comme idéaliste-réaliste, ou comme axe entre science des relations et mathemata et métaphysique des logoi, mais ceci n’est qu’un des deux axes d’une croix (il faut toujours préférer la quaternité de la croix, ou le sénaire de la sphère, à la pure opposition binaire), le second axe opposant Parménide à Héraclite.

Or Badiou semble placer Parménide avec Platon, et Aristote avec Héraclite, il escamote donc la croix et l’aplatit sur un seul axe, et ceci ne va pas de soi, pour moi. D’autant plus que la théorie mathématique des catégories est placée plutôt du côté aristotélicien, heraclitéen, relativiste, naturaliste, celui de l’apparaître en un monde, du phénoménal, et la théorie des ensembles du côté de l’ontologie, discours sur l’être, c’est à dire pour un platonicien sur les Formes, les Idées : l’ontologie ne peut être que formelle, comme l’avait découvert Husserl, et l’ontologie c’est pour Badiou la mathématique, depuis « L’être et l’événement ».

Et il a une formule saisissante en convoquant devant un choix là encore binaire : si l’on refuse d’accepter que l’ontologie soit la mathématique, alors on doit accepter la thèse de Wittgenstein sur la mathématique comme jeu de langage, et dans ce cas il n’y a plus de science, car n’importe quel autre jeu de langage (comme le mythe) doit aussi être accepté comme égal à la science.

Ce qui est aussi la thèse du célèbre « Hamlet´s Mill » de Giorgio de Santillana, que l’on peut lire ici:

http://www.bibliotecapleyades.net/hamlets_mill/hamletmill.htm

c’est à dire un site consacré aux complots et autres illuminatis, pas précisément un site philosophique.

Il doit donc y avoir un autre choix, je le place du côté de l’Un et de l’hénologie, mais je ne dispose pas d’une formulation rationnelle qui aille plus loin que les premiers paragraphes de « L’être et l’événement » : la localisation errante de l’Un dans le « il y a de l’un » du compte-pour-un ensembliste.

Je dois reconnaître que les thèses de Badiou sont ici très fortes, servies par une maîtrise philosophique et mathématique impressionnantes, et ceci me gêne car Badiou se situe pour moi dans la complicité avec le Mal : marxisme, maoïsme, antisionisme, complaisance à l’égard de l’Islam. Par contre j’approuve évidemment son attitude vis à vis de l’Occident nihiliste (enténébré) et de la farce des droits de l’homme et de la pseudo-démocratie.

Et je dois avouer ici avec une grande honte qu’en 2003 j’étais partisan de l’intervention américaine en Irak. On en voit le résultat aujourd’hui.

Pour Badiou, comme pour Lavelle dans « De l’être » , le concept d’être est univoque, alors qu’au livre Gamma de la métaphysique Aristote affirme l’equivocité de l’être : « être se dit en plusieurs sens ». Deleuze, qui n’est pas platonicien, admet aussi l’univocité de l’être.

Badiou continue en remarquant que l’équivocité est la loi du « monde », c’est à dire des réseaux relationnels: il y a donc là encore deux pôles, le monde et l’être, et la libération vis à vis du monde par une vérité (« la vérité vous rendra libre » a dit quelqu’un d’autre que Badiou) passe toujours par un rapprochement du pôle « être » par un accroissement d’univocité, et un affranchissement de l’équivocité propre à la vie « du monde ».

Une vérité amené toujours de la violence, des bouleversements : rupture du train train quotidien du monde où chacun a sa « place » et ne doit pas en sortir.

Et il a une formule saisissante : la science est une extorsion d’univocité (c’est pour ça qu’elle est toujours mathématisée) , d’un noyau d’univocité dans l’équivocité propre au monde des opinions et à son relativisme: une Idée est chez Platon ce qu’il y a d’univoque dans l’exercice de la pensée.

Le trajet de Badiou se décrit en trois stades:

– univocité de l’être (ligne platonicienne rationaliste et mathématisante, par opposition au vitalisme de Bergson et Deleuze). Mais cette univocité est in objective, formelle, structurale. L’être est Forme, multiple sans qualité, l’ontologie discours sur l’être en tant qu’être est donc la mathématique des ensembles.

– s’introduit alors la différence des mondes, alors que la mathématique est pensée univoque des formes, la physique est pensée de l’être du monde. Il y a mise en équivocité de l’univocité par localisation, et ceci se fait dans la théorie des catégories, qui est en position dialectique avec celle des ensembles : chacune a besoin de l’autre

– un objet (de la théorie des catégories) est une forme multiple en tant qu’elle apparaît dans un monde, ou : un objet existe en tant qu’il fait exister une forme dans un monde.

La mathématisation est stigmate de l’être : d’où sa nécessité pour la science, libération qui signe un accès à la part d’être du monde

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Vivre éternellement ?

Hervé Juvin est un ancien collaborateur de Raymond Barre qui pourfend l’obscurantisme lié à la mondialisation et au nivellement qu’elle impulse:

Pour une écologie des civilisations

Je l’ai entendu ce matin sur France Info dans « Un monde d’idées » nous prévenir, entre autres, des dangers du « transhumanisme » aux USA : certains membres de cette « mouvance » nous annoncent que les êtres humains qui vivront 3 ou 4 siècles sont déjà en vie, ils sont parmi nous…et le progrès, que l’on n’arrête pas comme chacun sait, permettra bientôt à d’autres de vivre encore plus longtemps, mille ans, dix mille ans. Et pourquoi pas indéfiniment ?

Cette « information » appelle évidemment une série de questions : est ce possible ? est ce souhaitable ? est ce généralisable pour tout le monde? Quelles seraient les conséquences si un grand nombre de personnes vivent ainsi plus de 3 siècles ?

Et bien sûr : au cas où ce serait possible pour un nombre seulement restreint de personnes, sur quels critères seraient elles choisies, ou plutôt sélectionnées ? et qui ferait la sélection ?

Mais il me semble plus intéressant de méditer la judicieuse remarque d’Hervé Juvin, qui note là un symptôme présent chez l’homme occidental né des Lumières qui, non content d’étendre indéfiniment le domaine de ses « droits », se révolte maintenant contre la condition humaine et son caractère mortel, et veut en quelque sorte « sortir de la Nature » et vise à une sorte d’auto création de lui même comme un « petit Dieu ».
Or ces remarques sont judicieuses mais elles appellent un complément : comment en est on arrivé là?

J’ai déjà donné ce que je crois être la bonne réponse à cette question : on en est arrivé là, à cette folie, après un « itinéraire de l’égarement », référence au titre de l’excellent livre d’Olivier Rey sous titré « Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine »:

Itinéraire de l’égarement

En utilisant des termes qui ne sont pas ceux d’Olivier Rey et qu’il n’approuverait peut être pas, je dirais que le « péché » de l’Occident consiste à donner la primauté à l’homme des Lumières (du 18 eme siècle) et à sa volonté d’extension indéfinie des droits, sur l’homme du 17 eme siècle, celui qui a assisté à la naissance de la science moderne concurremment à une révolution philosophique, celui que Brunschvicg appelle « l’homme suivant Platon et suivant Descartes » dans un texte de 1930 environ:

Léon Brunschvicg : l’homme occidental

Car il me semble difficile, voire impossible, de réfuter la démonstration d’Olivier Rey :

Les héros de la vie spirituelle qui, au 16eme-17eme siècles (Copernic, Galilée, Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibniz, etc..) ont donné naissance à la révolution scientifique moderne, qui au début était tout autant philosophique et religieuse, ne l’ont pas fait en prenant pour but la puissance industrielle, militaire et économique donnée par la technoscience : car celle ci n’existait pas encore à l’époque et n’est venue qu’au 18 eme siècle avec les premières machines à vapeur industrielles, et surtout au 19 eme siècle.

Alors pourquoi l’ont ils fait ? Avaient ils même un but ?

La réponse d’Olivier Rey est affirmative, et proche de celle de Husserl dans la « Krisis » : après la Renaissance l’humanité européenne se donne librement une nouvelle forme de vie philosophique consistant à se libérer de la Tradition et à se « créer » librement elle même de façon autonome.

Et Brunschvicg, en 1928, voit dans l’émergence de la physique mathématique au 17 eme siècle, en rupture avec l’infantile physique aristotélicienne, un « changement d’axe de la vie religieuse »:

La querelle de l’athéisme de Léon Brunschvicg

L’absurdité contemporaine est excellemment dépeinte par Olivier Rey sous la forme d’une interrogation à la fois « humoristique » et angoissée :

« Comment cette liberté, cette autonomie, a t’elle pu déchoir en liberté de choisir le lieu de ses prochaines vacances? »

Et maintenant, avec les transhumanistes, en liberté non plus de « passer sa mort en vacances » comme dans la chanson de Brassens, mais de passer sa vie indéfiniment prolongée (3 siècles, 10 siècles ?) en vacances « éternelles »…

Seulement un homme est venu, il y a 2000 ans, (certains disent même qu’il est un dieu, ou un Fils de Dieu) qui a dit quelque chose de légèrement différent :

Evangile de Jean 17-3

« Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »

Mais comme je l’ai dit, je ne veux plus rallumer ici les conflits religieux, et je n’appartiens d’ailleurs à aucune paroisse: « la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante »

On m’excusera donc d’avoir recours à nouveau à une référence biblique pour résumer le « péché » (décidément!…) de l’Occident dont découlent à mon avis toutes ces ténèbres obscures qui nous environnent:

C’est qu’il a choisi cet Occident, ou plutôt cette Europe chérie qui est la nôtre, le « plat de lentilles » de la puissance et de la gloire données par la technoscience plutôt que l’autonomie spirituelle en quoi consistent les fondements de la science.

Or nous prévient Brunschvicg à la fin de « Raison et religion », en reprenant et élargissant un passage de l’Evangile:

« on ne sert pas deux maîtres à la fois »

La citation complète étant :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

(Fin du livre)

« Aller jusqu’au bout dans la voie du sacrifice et de l’abnégation, sans chercher de compromis entre les deux mouvements inverses et inconciliables de marche en avant et de retour en arrière, nous avons à cœur de dire, une fois de plus, que ce n’est nullement, selon nous, rompre l’élan imprimé à la vie religieuse par les confessions qui ont nourri la pensée de l’Occident, contredire l’exemple de leurs héros et de leurs saints. Nous avons appris de Pascal que la lutte n’est pas entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais dans l’Ancien même entre les « juifs charnels » et les « juifs spirituels », comme dans le Nouveau entre les « chrétiens spirituels » et les « chrétiens charnels ». Et la parole demeure, qui passe outre à la séduction pieuse de l’éclectisme : On ne sert pas deux maîtres à la fois, seraient-ce (oserons-nous conclure) la puissance du Père et la sagesse du Fils. »

Post scriptum:

je ne veux pas cependant paraître « donneur de leçons » (je n’en ai aucun droit ailleurs) surtout vis à vis de cette Europe chérie qui est ma mère adorée (rien à voir avec ce que l’on appelle de nos jours « Europe », cette marâtre, et à propos de laquelle nous allons voter dimanche).

Jusqu’en 1760, l’Europe agressée par l’Islam ottoman devait bien se préoccuper un peu de puissance militaire, car si elle ne l’avait pas fait, elle n’existerait plus aujourd’hui, nous parlerions tous le turc et serions tous musulmans…