L’obscurité et la condition temporelle de l’homme

J’ai créé le blog « L’obscurité » :

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/

pour me « heurter de front » si possible à ces ténèbres qui environnent l’humanité contemporaine, à partir d’un récit de Philippe Jaccottet datant de 1961, d’une force incroyable, et portant ce titre :

« L’obscurité »

https://horreurislamique.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

Or il est une phrase dans ce récit, prononcée par le Maître lorsqu’il essaye d’essayer à son ancien « disciple » la plongée brutale dans les ténèbres du désespoir qui est la sienne :

« le temps courait comme le feu dans l’herbe »

et de son aveu même « c’est le temps qui l’a vaincu », qui l’a vaincu spirituellement, c’est à dire en termes platoniciens « qui l’a fait régresser de la lumière à l’ombre », voir:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

De quel temps parle t’on ici ? du temps simplement vital, temps jugé (par les vivants) comme destructeur , temps auquel s’adresse (par la voix d’un personnage féminin) Lamartine en des vers merveilleux:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alphonse_de_lamartine/le_lac.html

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?….

….. » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux. »

Seulement il ne suspend rien, le temps, car comme le soleil brille pour tout le monde il passe pour tous…et quelques années après, si ce n’est quelques mois, les deux amants qui se promettaient un amour qui durerait l’éternité se retrouveront devant le juge des divorces accompagnés de leurs avocats, empêtrés dans le partage des PEA et le calcul des points de retraite…à moins, hypothèse bien pire encore, qu’ils ne finissent comme ce « couple » que le Maître montre au disciple dans le « logis » d’en face, lors de cette fameuse nuit d’initiation à l’enfer sur Terre, cette « femme » qui donne à manger à cet « homme » comme on donne à un chien…

mais laissons là les poètes et la poésie, car il existe un texte, la conclusion de « Raison et religion » où Brunschvicg aborde le « réel », en laissant tomber les imaginations réalistes d’un temps « méchant » et destructeur (qui sont à la base de la poésie comme de la religion, ainsi la divinité hindoue Kalâ le temps destructeur) en distinguant deux temps : le temps vital de la « poussée biologique » (poussée qui est aussi à l’oeuvre dans l’attrait sexuel) et le temps spirituel qui dépend de notre « effort de redressement »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

Ce texte de la conclusion, qui va de la page 200 à la page 209 du document Word, est un véritable miracle, il offrait en quelque sorte en 1939, alors que le monde là aussi plongeait dans la nuit, une planche de salut à ceux qui voulaient bien s’y agripper, plutôt que d’aller chercher le « réconfort » à l’église, ou, comme les personnages de Sartre, au bistro ou au bordel.

Il y explique la relation entre temps conçu comme seulement vital (ou, dans les fables religieuses, ou amoureuses,  comme « illusion d’éternité ») et « ténèbres intérieures » ou « obscurité » (menant à l’obscurantisme) page 206:

« Mais ce qui s’imagine au-delà des horizons terrestres ne s’étale-t-il pas encore dans l’espace, comme le temps de la vie future, à laquelle l’individu serait appelé par un démenti éclatant aux conditions de l’existence naturelle, est seulement un temps indéfiniment allongé, image évidemment décevante de l’éternité intrinsèque et véritable ? L’immortalité de l’âme ne se conçoit que dans la conception naïve, que dans l’illusion primitive, d’un temps qui serait un substantif, entité simple et homogène par rapport à soi. Pour nous le problème du temps, et particulièrement du temps religieux, se précise de façon toute différente. Le bienfait dont nous serons redevables à l’histoire même de l’éclectisme, c’est de nous mettre définitivement en garde contre l’obscurité née de l’interférence entre des mouvements inverses de flux et de reflux, allant tantôt de l’ancien au nouveau, du statique au dynamique, et tantôt, au contraire, revenant au statique pour tenter d’y appuyer le dynamique, pour faire rentrer, suivant la formule de Comte, la marche du progrès dans la loi de l’ordre. »

interférences qui sont celles de ces deux mouvements inverses, qui expliquent à peu près toute l’histoire de l’esprit humain : conversion par le progrès de l’ombre à la lumière rationnelle, régression de la clarté à l’ombre.

Or il existe une « méthode » permettant d’en finir une fois pour toutes avec la régression, et elle est expliquée page 207:

« Et ce qui est vrai du temps de l’histoire est à plus forte raison vrai du temps de la personne. Là aussi, chaque moment apparaît décisif, par cette option qu’il nous propose entre la poussée en quelque sorte rectiligne du temps biologique et l’effort de redressement qui est nécessaire pour nous arracher à la tyrannie inconsciente du passé. En nous retournant sur lui, en le reconnaissant comme passé, nous nous rendrons capable de le soumettre à l’épreuve du jugement, fondé sur l’enchaînement, de mieux en mieux établi à travers les siècles de notre humanité, entre les antécédents et les conséquents. »

C’est à chaque moment, à chaque instant, que le choix nous est donné entre la « porte étroite du royaume des cieux », axe vertical de la croix, axe de la montée vers l’Esprit, et la continuation de la durée dans « les eaux glacées du calcul égoiste et matérialiste ». Continuer comme avant est plus facile que l’effort viril du redressement, qui seul nous permet de sortir la tête de l’eau, en utilisant notre faculté de jugement, et en nous émancipant des croyances superstitieuses  de la foule sentimentale qui préfère prier.

Ce texte est une réponse aux facilités mythiques et poétiques qui se font jour dans le poème de Lamartine ou dans l’obsession du « voyage temporel » :un nouveau film, « Le projet Almanac », sur ce thème vient de sortir.

Mais jamais on ne pourra dépasser le film (en images fixées) de Chris Marker « La jetée »:

Chris Marker : la jetée

qui nous montre dans le « voyageur temporel » un homme obsédé par une image d’enfance, celle d’une femme entrevue par le petit enfant sur la jetée d’Orly qu’il « rejoindra » devenu un homme dans Paris détruit par la guerre nucléaire et objet d’expériences pour des savants (s’exprimant en allemand, comme c’est bizarre) qui veulent « trouver le salut de l’humanité en passant par le temps puisque l’espace est définitivement fermé ».

Mais lorsque le passé est compris comme passé, dans l’épreuve virile du jugement, ces rêveries infantiles sont définitivement écartées, et le « grand jeu » peut commencer.

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. »

Il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à sa condition d’homme : c’est à dire qu’il doit cesser dêtre un enfant en se réfugiant dans les fables primitives qui lui promettent un destin d’outre tombe, ou bien un bonheur éternel conçu de manière matérialiste, et ne doit avoir comme seul bouclier qui est aussi son arme que son « idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale« .

https://horreurislamique.wordpress.com/lhomme-occidental/

C’est à dire encore : homo occidentalis ne doit pas régresser au niveau d’homo islamicus ni d’homo credulus, et ne doit pas se cacher derrière les discours édifiants d’homo multiculturalis.

Car « la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante ».

L’obscurité de Philippe Jaccottet : chapitre 1

Dans l’article précédent  j’ai mentionné quelques textes qui présentent des analogies avec « L’obscurité », mais aucun n’est à mon sens comparable en puissance destructrice: la nouvelle de Jaccottet nous place face au Mur, ou plutôt au gouffre, à l’Abîme du Temps, qui dans certaines Upanishads est considéré comme une divinité destructrice, Kâla.

Et le maître déclare explicitement : « seul le temps m’a vaincu ».

Dans « Le bleu du ciel » Bataille se présente (en le personnage de Troppman, qui parle à la première personne) comme « un idiot qui s’alcoolise et qui pleure » parce qu’une femme qui n’est pas son épouse l’a quitté; dans Bartleby nous avons affaire à un « pauvre personnage », ancien employé du service postal  des « lettres au rebut » , qui se laisse mourir de faim à l’hospice. Dans « Coeur des ténèbres » un européen, Kurtz, vit au milieu de la forêt en compagnie de tribus africaines qu’il se met peu à peu à soumettre à une dictature féroce et sanglante et perd toute humanité.

mais dans « L’obscurité » nous est présenté un homme, mi-philosophe mi-poète, qui s’achemine vers la Sagesse par une voie toute nouvelle, qui est marié à une femme qu’il aime et a d’elle un enfant, qui vit dans un cadre idyllique et a eu toute la gloire qu’il méritait mais y a renoncé de lui même parce que cela le freinait dans son ascension vers la Sagesse, un homme donc qui devait, aux yeux du « disciple », poursuivre une montée perpétuelle et ne jamais retomber, mais qui justement connait une chute d’une incroyable brutalité dans le désespoir.

Si celui là chute, alors c’est la vie spirituelle, et donc le sens même de l’évolution humaine, qui est niée dans son essence même.

Seul « L’arrêt de mort » de Blanchot, où un écrivain est mis par la mort elle même (d’une femme) en position de renoncer à son statut d’homme du monde pour faire son oeuvre, me semble être dans la posibilité de « dépasser » le défi de Jaccottet, mais je le laisse de côté provisoirement…

Cela dit, la réalité elle même nous empêche de sombrer dans le désespoir que pourrait provoquer le livre de Jaccottet chez des lecteurs pressés (trop pressés pour prendre conscience de la formidable victoire du disciple sur le nihilisme dans les pages finales, les plus belles de l’œuvre).

Nous avons l’exemple de Léon Brunschvicg en juin 1940, forcé de fuir son appartement par l’invasion nazie, et de vivre en exil et dans la clandestinité jusqu’à sa mort en janvier 1944.

Pas une seconde il n’a succombé au désespoir !

Voir:

Destin d’un philosophe sous l’occupation

Dans le chapitre 1 de « L’obscurité » le disciple, une fois revenu au pays, s’enquiert du maître, avec l’espoir secret de lui montrer que son élève l’a dépassé, mais tous ses courriers reviennent avec la mention « Inconnu ».

Il s’adresse alors à un vieux poète dont le maître admirait l’œuvre:

« Il laissa échapper un soupir qui me fit craindre de ne plus jamais revoir mon maître..il me dit ensuite, se rappelant qui j’étais, que mon maître avait abandonné sa femme et son enfant depuis plus d’une année; que c’était elle même, dans le pire désarroi, qui était venue le lui confier. Elle savait où il se cachait, presque totalement démuni d’argent, dans un misérable immeuble locatif de la grande ville où sa gloire avait brillé quelques temps; jamais il n’avait voulu la revoir, ni elle ni son fils, bien qu’il leur eût cédé presque tout ce qu’il possédait…elle lui avait affirmé que son mari avait été attaqué par le désespoir comme par une maladie, avec une incroyable soudaineté, mais sans jamais consentir à en parler avec elle, et qu’il n’avait pas tardé à disparaître comme ces chiens qui ne veulent pas être vus mourants »

Le disciple écrit alors à son maître, puisque le vieux poète lui a transmis son adresse, en lui disant qu’il est de retour et qu’il a hâte de le revoir.

« ‘Il me répondit le lendemain qu’il m’attendait chez lui à la fin du jour

L’obscurité de Philippe Jaccottet : entrée en matière du chapitre 1

Quatre pages, rien que quatre pages d’une densité mais aussi d’une simplicité, d’une nudité presqu’incroyables pour « lancer » ce récit: chapitre un comme la Genèse dit « Jour un » (« Yom Ehad ») et Ehad veut dire « un », non pas premier.

Depuis toujours j’ai vécu beaucoup plus avec les livres que parmi mes contemporains, déjà lorsque j’avais neuf ans ou un peu plus je lisais « Le roman de Renart », Alexandre Dumas ou Robinson Crusoé pendant que je mangeais (pas au repas du soir car mon père ne l’aurait pas toléré).

Plus tard il y eut les mathématiques, puis cette fameuse soirée « initiatique » où je « compris » les formules de transformation de Lorentz et leur dérivation à partir de l’expérience de Michelson et Morley, mais en même temps je poursuivais mon exploration du monde spirituel littéraire et la physique ne m’empêcha pas de lire avec passion la « Machine à explorer le temps » de H G Wells

Puis il y eut les grandes œuvres de la littérature et de la philosophie, stature à laquelle ne peut prétendre le court récit de Jaccottet que je lus il me semble vers la fin du siècle dernier ou au début des années 2000 ?

En tout cas jamais aucune ouvre poétique, romanesque ou philosophique n’eut sur moi, et immédiatement, dès les premières lignes, un effet aussi violent et je dirais presque cataclysmique.

Ces premières lignes les voici:

« Plusieurs années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où j’avais vu celui que j’appelais mon maître (parce que j’avais appris auprès de lui l’essentiel de ce qui me guidait) quand je regagnai notre pays.

C’était lui-même qui m’avait imposé cette séparation : craignant, probablement à juste titre, que je me confonde avec lui, que je perde, à le suivre de trop près, toute existence personnelle.

Comme j’avais quitté le continent et qu’il ne se mêlait plus guère à la vie publique, sa retraite à la campagne lui ayant permis, en quelque sorte, d’éteindre l’éclat de sa gloire, je ne sus plus rien de lui, ni même s’il était encore vivant »

Une concision, une simplicité absolues, mais une fois que l’on a lu ces quelques lignes on est « hameçonné »: pour ma part j’ai lu d’un trait, toute une nuit, d’ailleurs rien ne convient mieux que la nuit à la rencontre avec « L’obscurité ».

Tellement de choses sont dites en ces quelques lignes!

Le maître n’est pas un Maître, un gourou, dont le dernier exemplaire « philosophique » assignable est en notre pays Lacan, justement à partir des années 60 : c’est le « disciple », celui qui parle à la première personne, qui l’appelle ainsi.

Mais le maître (nous continuerons à l’appeler ainsi puisqu’il n’a pas de nom dans le récit) est assez Maître pour avoir décelé le danger et il impose une séparation lorsque le disciple a suffisamment appris auprès de lui , en partageant sa vie, et non pas, bien qu’il parle de « leçons » sous forme d’un enseignement codifié et magistral.

Le disciple quitte « le continent », c’est à dire l’Europe : ce n’est pas précise explicitement, mais on le comprend à plusieurs indices, et de toutes façons ce ne peut être que l’Europe, continent gagné par cette maladie de l’âme qui frappe le maître.

Ce serait une lourde erreur de lire ce récit de façon réaliste, retraçant la biographie de Jaccottet, mais pour ma part je considère que la « ville » où le maître et le disciple se rencontrent rappelle fortement Paris, où Jaccottet a vécu à partir de 1946.

Le « disciple » est plus jeune que le maître d’une dizaine d’années, ils se rencontrent « dans l’immédiat après guerre », mettons 1946 puis se séparent « plusieurs années » jusqu’au début des années 60, date de l’écriture du récit, et époque où le maître quitte femme et enfant pour aller mourir dans un taudis.

A l’époque où ils se rencontrent, vers 1946, le maître est dans la force de l’âge, déjà auréolé de gloire, il a entre 35 et 40 ans, le « disciple » est à l’âge des « tentations », il a entre 25 et 30 ans.

Mais encore une fois doit on fixer un tel cadre ? En tout cas ce n’est ni un récit réaliste, ni une récit abstrait.

Comme œuvres analogues par la taille et le thème je vois:

« Le bleu du ciel » de Bataille dont j’ai déjà parle ici, Bartleby de Melville, « Cœur des ténèbres » de Conrad, et « L’arrêt de mort » de Blanchot.

Mais aucun n’est comparable en force destructrice à la nouvelle de Jaccottet.

Pourquoi je soutiens ISRAËL de manière inconditionnelle: quelques prolégomènes platoniciens et cartésiens

Ce blog est appelé « L’obscurité » en référence à un récit de Philippe Jaccottet :

http://lettres.spip.ac-rouen.fr/IMG/pdf/conf_jaccottet.pdf

et par extension vise à décrire la situation qui est celle de l’homme (et de la femme bien sûr) de notre époque, caractérisée par la désorientation de la pensée et de l’action qui est le contraire de l’intelligibilité radicale que visent la science et la philosophie.

Mais décrire ne serait rien si cela ne débouchait pas sur l’action, sur la conversion qui consiste à sortir de l’obscurité, à progresser de l’ombre à la lumière comme le dit Platon au livre VII de la République, voir:

http://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

« l’idée de conversion permet un accès direct au centre de cette pensée en éclairant du dedans les trois dimensions de la conscience philosophique, et en traçant ainsi la ligne de démarcation entre vrai et faux rationalisme, vrai et faux idéalisme, vrai et faux spiritualisme.

Vraie et fausse conversion correspondent aux deux mouvements que distingue Platon au livre VII de la République :

« les yeux sont troublés de deux façons et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité et par celui de l’obscurité à la lumière »

la vraie conversion est progrès de l’ombre à la clarté, la fausse est régression de la clarté à l’ombre.

La vraie conversion est celle qui nous situe dans l’intériorité réflexive authentique, en saisissant le cogito dans l’unité de la cogitatio, et nous fait coïncider avec l’acte de pensée dans toute sa fécondité , « produisant de lui même la vérité ».

la fausse conversion au contraire « cherche la vérité dans la mise en relation d’un Ego  supposé donné dans sa subjectivité pure, et de cogitata supposées données elles aussi, dans une extériorité radicale. »

Bref nous visons ici à accomplir l’oeuvre des Lumières que le grand Kant décrivait ainsi :

« Les Lumières sont la sortie de l’humanité hors de l’état de tutelle dont elle est elle même responsable »

tâche qui comme on le sait n’a pas été menée à bien par les Lumières historiques qui dans leur « profondeur vide » ont voulu ignorer les vraies Lumières, celles du cartésianisme du 17 ème siècle, et ont abouti à la piteuse médiocrité des contemporains « droits de l’homme », qui sont surtout le droit (en Occident « développé ») d’acheter la voiture que l’on veut, d’aller passer ses vacances où l’on veut, et d’avoir la sexualité que l’on veut, et de la boucler sur tout le reste, y compris lorsque l’on se rend compte que les divers « crédits à la consommation » contractés pour avoir les moyens d’exercer ses droits se révèlent très chers, impossibles à rembourser

Ce que nous cherchons c’est : sortir de l’obscurité, qui est ce que les religions mythologiques appellent l’enfer, et qu’elles situent « après la mort », mais l’enfer est bien ici et maintenant, je vous en donne ma parole, et nous y sommes plongés.

Et SATAN mon Maître (je plaisante je plaisante) dit fort justement dans l’un des plus beaux poèmes de langue anglaise: « Paradis perdu » de John Milton:

« Long et difficile est le chemin qui de l’enfer mène à la lumière »

ce qui confirme bien que l’enfer est le contraire de la lumière, soit l’obscurité, ainsi que ce que dit Platon : on passe de l’obscurité ou de l’enfer à la lumière par le long et difficile chemin de la conversion véritable, qui est tout autre chose que la conversion à l’une des religions existantes.

Seulement il y a des raccourcis, car le plus difficile dans ce long chemin est de trouver le seuil, l’entrée, sans se tromper et prendre une fausse entrée (comme par exemple l’entrée dans une secte) pour la vraie, et comme dit le Gardien dans Kafka :

« Cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je m’en vais et je ferme la porte »

Je considère que l’entrée universelle (pour tous les humains avec 0 gramme d’alcool par litre) sur le chemin qui mène à la conversion est l’œuvre de René Descartes, et ce n’est pas pour rien que Léon Brunschvicg appelle le « Discours de la méthode  » qui date de 1637 un « traité de la seconde naissance ».
Mais avant 1637 il y a la nuit de la St Martin du 10 au 11 Novembre 1619 et les « Trois songes » de Descartes:

Baillet 1691: vie de Monsieur Descartes, les trois songes

que je ne veux point commenter ici, j’y consacrerai un article spécial car ce n’est rien de moins que la possibilité de l’humanité par opposition à l’hominité qui a été enfantée au cours de cette « nuit d’amour », et Jacques Maritain me fait de la peine lorsqu’il note avec une ironie malveillante que l’essor du rationalisme occidental commence par un « épisode cérébral », il voulait dire un coup de démence, et il aurait pu ajouter (il le fait je crois) un épisode éthylique car Monsieur Descartes avait bu avant de se coucher un peu de vin en l’honneur de la St Martin, alors qu’il n’en avait pas bu depuis très longtemps.

« 0] Il nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s’étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable (j), il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu’il s’imagina ne pouvoir être venus que d’en haut…. »

mais je ne retiendrai ici que le troisième songe, plus calme que les deux premiers, et l’on notera que Descartes interprète lui même son rêve au cours de ce rêve lui même, il n’a pas besoin d’un psy ou d’une voyante, un « moderne » malintentionné dirait qu’il fait les questions et les réponses :

« Un moment après il eut un troisième songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table sans savoir qui l’y avait mis. Il l’ouvrit et, voyant que c’était un dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d’où il lui était venu. Il trouva que c’était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus poetarum etc. /c/ (8) Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose et à l’ouverture du livre il tomba sur le vers « Quod vitae sectabor iter ? Etc. » (9). Au même moment il aperçut un homme qu’il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par « Est et non » (10), et qui la lui vantait comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu’il savait ce que c’était et que cette pièce était parmi les idylles d’Ausone qui se trouvaient (l) dans le gros recueil des poètes qui était sur sa table….

…. Il en était là, lorsque les livres et l’homme disparurent et s’effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. [4] Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venait de voir était songe ou vision (12), non seulement il décida en dormant que c’était un songe, mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne voulait dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble, et que le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait en particulier et d’une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser (m), fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité (n) de l’enthousiasme et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes, continuant d’interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l’incertitude du genre de vie qu’on doit choisir, et qui commence par « Quod vitae sectabor iter ? », marquait le bon conseil d’une personne sage ou même la théologie morale (13). Là-dessus, doutant s’il rêvait ou s’il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l’interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l’enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non » /d/, qui est « Le oui et le non » de Pythagore (10), il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c’était l’esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe.  »

Ces quelques lignes sont tellement importantes pour le sort du monde et de la civilisation que j’ai honte de les traiter en quelque sorte par dessus la jambe:

1- Descartes décide (ce mot est important) au cours du songe même qu’il s’agit d’un songe et non d’une vision, ici se trouve la « ligne de démarcation » entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit mystique des prophètes et la raison supra-mystique des mathématiciens et des philosophes, entre la « pensée » passive, féminine et lunaire, et l’émancipation virile hors des ténèbres de la sensibilité par la pensée solaire, active de la mathesis universalis.

Ce qu’il dit des poètes, même ceux qui ne font que niaiser, et des sentences mieux exprimées que celles qu’on trouve dans les écrits des philosophes s’applique à merveille à l’évangile ou au Tanakh (« ancien testament ») : Brunschvicg cite souvent l’Evangile, mais toujours des extraits de nature universelle, philosophique, jamais les passages mythologiques, qui ne concernent que la particularisme des « croyants ».

Il serait peut être temps de se rendre compte que l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont que des…testaments, rédigés par un mort qui est le Dieu d’Abraham.

Mais nous voulons le faire revivre en le « Dieu des philosophes et des savants », qui est l’esprit de vérité dont parle Baillet dans le récit ci dessus.

Les « Est et non », le « oui et le non », c’est ce que Badiou appelle un « point », une convocation devant le deux d’un choix crucial, qui se trouve déjà dans le Deutéronome et son « Voici, je place devant toi deux voies, celle de la mort et celle de la vie »

En termes scientifiques modernes, c’est le vrai et le faux, le binaire 0-1 de l’informatique.

Le « Quod vitae sectabor iter? » (Quel chemin suivrai je en cette vie?) c’est l’orientation dans le monde spirituel des idées, que la désorientation propre au nihilisme consumériste a oubliée : aujourd’hui, s’orienter veut dire choisir un métier pour avoir un salaire le plus élevé possible.

Quel est le rapport de ces prolégomènes avec ISRAËL ?

Il existe, mais cet article est par lui même assez long, et il se suffit à lui même.

Un mot encore : je sais bien que les féministes et les apôtres de la diversité seront choqués (sous réserve qu’il y en ait qui lisent ce blog) par mon opposition tranchée entre Orient et Occident, entre mystique féminine et lunaire et pensée rationnelle virile et solaire.

Mais ici nous parlons du monde de l’esprit où il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni noirs ni blancs, ni grecs ni juifs : ce monde où nous sommes tous des anges.

L’émancipation virile vis à vis des préjugés et des traditions, c’est pour tout le monde, hommes et femmes.

Et si l’homme est une femme comme les autres, la réciproque doit être valide.

Je ne puis résister à l’envie diabolique d’aggraver mon cas en citant le denier logion 114 (tiens, le nombre aussi des sourates du Coran) de l’Evangile de Thomas:

« Simon Pierre leur dit :
Que Mariam sorte de parmi nous, parce que les femmes ne sont pas dignes de la Vie.
Jésus dit :
Voici que Je l’attirerai
Afin de la faire mâle,
Pour qu’elle soit, elle aussi, un esprit vivant,
Semblable à vous, les mâles.
Car toute femme qui se fera mâle
Entrera dans le Royaume des Cieux.
 »

http://evangiledethomas.over-blog.com/categorie-621445.html

et aussi:

La ligne de partage des temps

Les récits contraignants

« Le bleu du ciel » de Georges Bataille débute par un avant-propos où l’auteur s’explique sur les « monstrueuses anomalies » du livre:

« Un peu plus un peu moins tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin…
…comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

Puis il cite un certain nombre de titres qui exemplifient cette affirmation souveraine, « qu’il renonce à justifier » (cette outrecuidance fait partie de sa « signature »):

Wuthering Heights (« Les hauts de Hurlevent »), Le procès, L’arrêt de mort, La recherche du temps perdu, L’idiot, ….tout en prévenant qu’il pourrait en nommer d’autres…

J’y ajouterais quant à moi « Le bleu du ciel » lui même, La montagne magique, Bartleby, à peu près tout Balzac, le Dit du vieux marin, Kubla Khan, et bien sûr « L’obscurité » de Jaccottet, auquel je suis si bien suspendu (voire pendu, ou crucifié, en tout cas une position inconfortable) que j’y ai suspendu ce blog pour…pour quoi au fait ?

Quoiqu’il en soit, si la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante, si la science doit se garder d’être triomphante (ce qui élimine les fâcheux positivistes), la littérature doit se garder d’être confortable..ce qui élimine pas mal de « romans » contemporains.

Je suis donc moi aussi comme contraint par ce récit de 1961 à l’apparence si « modeste » mais qui est pour moi comme ma potence principale…ma croix?

Certains, croyants ou non, ont pour habitude d’ouvrir quotidiennement et au hasard la Bible et d’y choisir un verset à méditer, ils y trouvent toujours du sens, des sens éternellement nouveaux.

Je n’ai jamais eu cette chance avec la Bible, par contre ceci se vérifie pour moi avec « L’obscurité »..

Si je lis dans la partie II page 94 (sur 171) je trouve ce passage où le « récitant », revenant en arrière dans le temps pour tenter de comprendre le « scandale » de sa dernière nuit avec son maître dans le taudis où celui ci s’était retiré, et se remémore leurs interrogations sur les grandes œuvres du passé et le sens qu’il faut leur donner, peut être:

« Qu’y avait il, dans ces fragments d’un lointain monde, pour les (les hommes) émouvoir à ce point ?
Nous en avions parlé souvent ensemble naguère, et nous ne doutions pas que cet attrait n’eût quelque lien essentiel et avec la lumière qui nous conduisait, et avec cet insaisissable à quoi mon maître venait de se heurter, irréparablement semble t’il…
 »

Cet « insaisissable » est ce que les religions nomment « Dieu » ou « les dieux » (que les anciens grecs imaginaient en haut de l’Olympe), il peut prendre deux formes : transcendance (dans les religions) ou immanence (dans la philosophie), mais il ne faut pas comprendre cette « immanence » comme « ici bas et quotidienneté », comme horizontalité : la verticalité comme dimension de l’espace temps est simplement remplacée par la « porte étroite » de l’instant vu (par Lavelle notamment) comme jonction du temps horizontal et de l’éternité verticale au point central de la Croix.

Ceci est dit de manière remarquable par Brunschvicg toujours dans la conclusion de « Raison et religion »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?
Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.
 »

L’éternité c’est le plan spirituel de l’immanence radicale, le plan de l’idée, ordre de l’esprit par opposition à l’ordre de la chair, plan vital dans lequel le maître reste enlisé (probablement à cause d’un amour non payé de retour, mais cela aurait été la même chose si cet amour avait été partagé , bien sûr…)

Revenons à la suite du texte de Jaccottet sur le sens des grandes œuvres du passé:

« ce qui avait été saisi par l’homme, dans ces œuvres et dans ces lieux, c’était toujours justement la limite de l’homme, ou si l’on préfère l’au delà de sa limite, l’en-dehors absolu, conçu tantôt comme effrayant, tantôt comme adorable, ou les deux ensemble…et la proximité (si l’on peut dire) de l’Inapprochable prêtait à tout ce que l’homme faisait pour lui ou à partir de lui une certaine sorte de magie, qui subsistait malgré que les cultes fondés sur elle aient disparu depuis longtemps; magie enfin, et ce n’était pas le moins surprenant, qui semblait n’avoir jamais été aussi puissante qu’en notre temps où tout conspirait à reculer les limites humaines, à refuser ou ignorer l’Illimité quel qu’il fût… »

La magie qui est nommée ici, c’est la technoscience qui dépasse de loin tout ce qu’avait rêvé l’ancienne magie…

Mais il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec un autre texte, qui n’est pas du tout un récit, plutôt un fatras informe écrit dans un jargon obscur, c’est le cas de le dire:

« Le mythe du vingtième siècle » d’Alfred Rosenberg, le dirigeant nazi qui était en quelque sorte l’intellectuel du régime…une sorte de Tariq Ramadan avant l’heure:

https://archive.org/details/LeMytheDuXxeSiecle

où notre époque est dépeinte en ces termes, page 1 du chapitre 1 du Livre premier intitulé « Le combat des valeurs »:

« Voici ce qui caractérise notre époque : le rejet de l’absolu, le refus de ce qui serait illimité. Cela signifie que l’on se détourne de toutes les valeurs existant au delà de la vie organique, que le moi individuel se figurait autrefois pour créer artificiellement une communauté supra-humaine de toutes les âmes. Jadis la christianisation de la terre et la promesse d’une rédemption par le retour du Christ n’avaient pas d’autre but. puis ce fut dans le même sens le rêve de « l’humanisation de l’humanité ». Ces deux idéaux se sont engloutis dans un chaos de sang lors de la première guerre mondiale qui représentait une régénération spirituelle. »

La terminologie employée par Rosenberg a le mérite de révéler clairement ce que visait réellement le nazisme (par delà l’élimination ou l’asservissement des peuples « non germaniques »): le rejet de ce que Brunschvicg appelle « ordre ou plan de l’esprit » considéré par Rosenberg comme illusion (apportée par les « illusionnistes juifs »), et l’exaltation du plan vital, ordre de la chair, c’est à dire de ce qu’ils appelaient la Nature, où le fort élimine le faible.

Qu’est ce que la magie dont parle le narrateur de Jaccottet et où il décèle, « de manière surprenante », la quintessence de notre époque « où l’on se détourne des anciennes promesses »?

Il y a magie quand nous observons un effet inattendu sans pouvoir l’expliquer.

Or des effets de puissance terrifiante la science moderne en produit en abondance, et les magiciens noirs de l’ancien temps parleraient de « magie supérieure à la leur » parce qu’ils n’arriveraient pas à produire de telles destructions.

Seulement la différence c’est que les physiciens peuvent expliquer, et donc prévoir, les différentes étapes d’une explosion nucléaire.

Ils le peuvent, en ultime instance, grâce aux idées (mathématiques) que développe la physique.

Ceux pour qui ils travaillent (auxquels ils « vendent leur âme ») à savoir les militaires aux ordres des politiques utilisent donc le plan de l’esprit (la physique théorique et mathématique) avec la complicité des ou de certains scientifiques pour produire des effets magiques et terrifier ou influencer les populations ignorantes.

C’est en gros le scénario du « Projet Manhattan » qui a abouti à Hiroshima.

Et c’est un scénario faustien.

La tragédie du docteur Faust consiste à vendre son âme au Diable à des fins de bonheur terrestre, c’est à dire à trahir le plan spirituel, celui des idées, qui vise la Sagesse, pour le plan vital, celui de la Puissance guerrière ou économique (le « diable »).

Trahir le plan spirituel c’est le considérer comme au service du plan vital, donc comme illusoire s’il est considéré comme supérieur au plan vital (au « monde », à la nature).

C’est ce que fait Rosenberg qui considère toute valeur au delà de la vie organique comme illusoire.

Mais c’est aussi le « péché » dont se rend coupable le maître dans le récit de Jaccottet (pour des raisons entièrement différentes bien entendu) lors de la fameuse « nuit de Gethsémani » telle que sa la remémore le narrateur:

« ce que mon maître avait dit cette nuit là, ce qu’il avait cherché à me faire comprendre, c’est que la lumière par nous entrevue et avec tant d’ardeur poursuivie n’était qu’une illusion parmi d’autres »

Ce que vit le maître c’est un cogito avorté, qui en reste au stade du pressentiment et n’accède pas au plan de la science.

Car le cogito cartésien donne par un même et unique mouvement de l’esprit la certitude d’être et la certitude du « Dieu est en nous »:

« J’ai premièrement en moi la notion de l’Infini que du fini, de Dieu que de moi même »

Un spiritualisme du cogito

et c’est encore Brunschvicg qui parlant de tout autre chose (dans la conférence de 1937 sur « l’actualité des problèmes platoniciens) nous donne le bon diagnostic sur la chute du Maître dans le récit de Jaccottet:

« L’élan mystique n’aura de portée et de signification que s’il se dépasse lui même en s’orientant franchement vers la perfection dialectique de la raison: car à la raison seule il appartiendra de remonter jusqu’à l’origine des valeurs idéales et d’en mettre à nu la vérité intrinsèque« 

« Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu ? » : un film antisémite

Pourquoi ai je choisi « L’obscurité » comme titre de ce blog ? Cela fait référence au titre de l’extraordinaire (sous sa forme tout à fait ordinaire) récit de Philippe Jaccottet paru en 1961 : http://fr.wikipedia.org/wiki/L’Obscurit%C3%A9   http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Jaccottet   et j’ai déjà reblogué ici cet article sur ce livre: http://brumes.wordpress.com/2014/03/29/face-a-la-nuit-lobscurite-de-philippe-jaccottet/   Lorsque je l’ai lu la première fois, ce devait être dans les années 2000, j’ai été stupéfait, bouleversé, comme touché par une explosion nucléaire spirituelle. Je crois me souvenir que je n’ai pas pu lire autre chose pendant plusieurs mois, ni même faire de mathématiques, ni rien d’autre d’ailleurs : je suis resté cloîtré chez moi….sans rien faire d’autre que « digérer » ce récit profondément troublant. Et aujourd’hui, plus de dix ans après, je « vis » en quelque sorte ce récit, en plongeant dans l’Obscurité « pour mon propre compte »… J’ai entendu l’an dernier dans une émission de Finkielkraut une phrase proprement effrayante, mais combien vraie (c’est ce que je vis en ce moment) à propos de la dépression de deuil qui peut vous saisir (« le mort saisit le vif ») après la disparition d’une personne chère , c’était à peu près : « le disparu semble vous attirer sous terre, vers la mort » mais il y a aussi un versant collectif de l’Obscurité, et c’est ce que l’humanité contemporaine, française notamment, voit venir à sa rencontre. Et je voudrais ici pointer le regard vers un tout petit point, mais combien important, de cette « obscurité collective » : Le film « 24 jours » sur le meurtre antisémite sous des tortures atroces d’Ilan Halimi fait un flop, à l’inverse le film « Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu? » a un succès spectaculaire au bout de quelques jours, qui laisse présager qu’il sera au même niveau que « Bienvenue chez les chtis » et « Intouchables », voire les dépassera. Je ne suis pas le seul à avoir remarqué ce fait, et à le déplorer : http://www.jforum.fr/forum/france/article/antisemitisme-2-films-en-miroir-et   «… » Ce film, dit-il, « permet aux Français de se détendre, de manifester que eux ils ne sont pas comme çà, dans la xénophobie, pas dans des tensions très vives comme on a pu en voir avec l’affaire Dieudonné ou le mariage pour tous. Çà dédramatise une vision parfois un peu négative de l’étranger ». Remarquons à propos de ce dernier terme que, dans la signalétique du film et ce qu’écrit ce sociologue, le personnage juif est compté parmi les figures de l’étranger, parmi lesquels on trouve un Noir, un Asiatique et un Musulman. Le référent « français » est censé être catholique.

En somme, si tout baigne à ce point en France, autant passer en pertes et profits de la « convivance » et du « vivre ensemble » l’antisémitisme actuel et le meurtre d’Ilan Halimi. Autant l’ignorer, ne pas se confronter à l’indice inquiétant de l’état de la société qu’il représente, autant revigorer la bonne conscience. Après tout l’antisémitisme n’est que le produit de « tensions inter-communautaires« .» ou, en d’autres termes : les français préfèrent massivement se voiler la face et « faire l’autruche » que de regarder en face le « nouvel antisémitisme » dont l’horrible affaire Halimi a pourtant été une révélation sombre et indéniable. J’ai vu les deux films, et je dois dire que « Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu? » est encore pire que je ne le croyais : parce que, comme le dit Eric Zemmour, c’est un film très marrant, toute la salle est pliée en deux d’un bout à l’autre, et pour de mauvais motifs, à cause des allusions « racistes » qui fusent , venant non seulement des « blancs catholiques » mais aussi des autres…(mais je me suis déjà expliqué ailleurs sur l’absurdité de ce pseudo-concept de « racisme » j’ai eu tellement honte en sortant d’avoir apporté mon obole à cette messe noire collective que j’ai été voir « 24 jours » une seconde fois, pour faire équilibre, et je l’ai trouvé encore meilleur que la première fois : et pourtant dieu sait si je n’aime pas les films d’Arcady d’habitude… Ce qui est antisémite bien sûr dans « Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu » c’est le fait que les juifs soient traités sur le même plan que les musulmans et les africains, qui ne sont installés massivement en France et en Europe que depuis 40 ans, à la faveur de la mondialisation qui est l’Histoire excrémentielle (ravalant l’humain au consommateur-producteur) de la Fin des Temps. Alors que des communautés juives sont présentes sur le sol français (enfin gaulois à l’époque) avant l’ère chrétienne, et donc bien avant la conversion de Clovis, qui marque le baptême de la France. Bien entendu, tout ceci n’est que mon opinion et je ne veux surtout pas être un « donneur de leçons » : la lutte contre l’Obscurité qui est le sens de ce blog, c’est d’abord et uniquement la lutte contre celle qui m’enserre et m’entraine vers le bas… »là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Mais comment ne pas voir que l’obscurité individuelle et la collective sont interdépendantes et se mêlent : pas tout à fait comme l’eau et l’huile, non non plus comme le lait et le café ? voici un blog afro-centriste américain qui explique pourquoi le métissage forcené n’est pas la solution et est même une supercherie (« delusional ») dans un monde occidental qui se prétend « post-racial »: http://yoknyamdabale.wordpress.com/2011/09/06/reasons-why-white-women-prefer-black-men/