« Le bleu du ciel » de Georges Bataille

« La terre sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraiche.Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés.
Elle devint hideuse, je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais sa laideur imprévue, la laideur affreuse que la haine donnait à ses traits.
 »

http://providenzia.tumblr.com/post/45531770029/le-bleu-du-ciel-georges-bataille-extrait

Ce passage, qui donne la tonalité du livre, est tiré du « récit » de Georges Bataille écrit en 1935:

« le bleu du ciel »

écrit à la première personne par le personnage central nommé Troppmann , qui se partage entre Dorothea (qu’il appelle « Dirty ») et Xénie (la bonne amie qui vient le voir alors qu’il « cuve » ses excès alcooliques au lit en buvant du champagne tiède et lui dire qu’elle veut l’aider « parce que les gens qui ont une vie sexuelle anormale sont des malheureux »…il me semble me rappeler qu’ils couchent ensemble distraitement à un moment), il est en plus marié et sa femme a à se plaindre de lui…et puis il y a Lazare, la juive laide qui est imaginée d’après Simone Weil, que Bataille connaissait ( mais il n’avait pas vu sa beauté ni n’avait compris sa pensée, qui le pourrait d’ailleurs?)

Le livre commence à Londres sur une orgie avec Dirty, puis il la perd (ce genre de femme a un peu la bougeotte) et le livre raconte ses errances alcooliques et sexuelles dans le monde de la nuit des années 30 à Paris : le Dôme, la Coupole, Tabarin, le Sphinx (un bordel, comme chacun sait)…Troppmann se décrit comme un « idiot qui s’alcoolise et qui pleure », voir cette page pour tout un tas de citations:

http://www.babelio.com/livres/Bataille-Le-bleu-du-ciel/2188

« Je traînais ma déchéance et mon hébétude dans des endroits détestables. Tout était faux, jusqu’à ma souffrance. J’ai commencé à pleurer tant que je pus : mes sanglots n’avaient ni queue ni tête.
Le vide continuait. Un idiot qui s’alcoolise et qui pleure, je devenais cela risiblement. Pour échapper au sentiment d’être un déchet oublié le seul remède était de boire alcool sur alcool. J’avais l’espoir de venir à bout de ma santé, peut-être même au bout d’une vie sans raison d’être. J’imaginais que l’alcool me tuerait mais je n’avais pas d’idée précise. Je continuerai peut-être à boire, alors je mourrais ; ou je ne boirai plus… Pour l’instant, rien n’avait d’importance.
 »

mais la scène de l’amour au dessus des tombes (décrite au début de l’article) avec Dirty retrouvée dans une ville allemande est sans conteste la plus belle, enfin dans le style littéraire, et dans les implications philosophiques, explicitées dans des livres comme « L’érotisme » qui est « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Elle est suivie à la fin par le défilé des jeunes nazis:

« Elle disparut avec le train.
J’étais seul sur le quai. Dehors il pleuvait à verse. Je m’en allai en pleurant. Je marchais péniblement. […] J’arrivai à l’extrémité du hall: j’entendis un bruit de musique violent, un bruit d’une aigreur intolérable. Je pleurais toujours. De la porte de la gare, je vis de loin, à l’autre extrémité d’une place immense, un théâtre bien éclairé et, sur les marches du théâtre, une parade de musiciens en uniforme: le bruit était splendide, déchirant les oreilles, exultant. J’étais si surpris qu’aussitôt, je cessai de pleurer. Je n’avais plus envie d’aller aux cabinets. Sous la pluie battante, je traversai la place vide en courant. Je me mis à l’abri sous l’auvent du théâtre.
J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre: ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme: devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré. avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur); d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant: si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie: je regardais au loin…une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de mol, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil: ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts.
A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), Il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge, Une hilarité me tournait la tête: j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier, La musique s’arrêta: la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare: le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d’entrer dans un compartiment; le train ne tarda pas à partir. FIN
Mai 1935
 »

Cette conception de l’érotisme comme nostalgie de la continuité perdue (par la naissance) ne saurait à mon avis être juste, et ce livre très beau (dont Bataille regrettait cependant la publication à cause de ses « monstrueuses anomalies », qui ne se situent pas dans la scène de l’amour au dessus des tombes, mais dans une autre dont je ne parlerai pas ici) introduit violemment l’obscurité dans la conscience des lecteurs de 1935 et des années suivantes, ce dont il n’était nul besoin, convenons en.

« Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré, j’étais près d’elle (ma main avait encore un pansement, suite d’une blessure de verre cassé). Ce jour-là, Dirty avait une robe du soir somptueuse (mais j’étais mal rasé, les cheveux en désordre). Elle étirait ses longues jambes, entrée dans une convulsion violente. Le bouge était plein d’hommes dont les yeux devenaient très sinistres. Ces yeux d’hommes troublés faisaient penser à des cigares éteints. Dirty étreignait ses cuisses nues à deux mains. Elle gémissait en mordant un rideau sale. Elle était aussi saoule qu’elle était belle : elle roulait des yeux ronds et furibonds en fixant la lumière du gaz.
– Qu’y a-t-il ? cria-t-elle.
En même temps. elle sursauta, semblable à un canon qui tire dans un nuage de poussière. Les yeux sortis, comme un épouvantail, elle eut un flot de larmes.
– Troppmann ! cria-t-elle à nouveau.
Elle me regardait en ouvrant des yeux de plus en plus grands. De ses longues mains sales elle caressa ma tête de blessé. Mon front était humide de fièvre. Elle pleurait comme on vomit, avec une folle supplication. Sa chevelure, tant elle sanglotait, fut trempée de larmes.
 »

Car c’est une pensée, celle du sacré dans la transgression, trop matérialiste de l’unité : s’il suffisait de trouver une partenaire même aimée et de la pénétrer , dans un lit ou sur une tombe, pour accéder à la Sagesse donnée ( peut être) par la compréhension de Platon et de la vision de l’Un-en-un, ça se saurait non ?

Je lui oppose l’unité d’esprit à esprit dont parle Brunschvicg.

Un film admirable comme « PERSONA » d’Ingmar Bergman montre les dangers des fantasmes fusionnels.

On peut voir ce film ici, il n’y a pas de sous titres mais pas besoin pour en saisir l’atmosphère tragique, notamment à l’occasion de l’admirable scène du début :

PERSONA d’Ingmar Bergman

Voir aussi « L’empire des sens »…

En aucun cas l’unité, recherchée par la philosophie, ne peut être l’objet d’une nostalgie , ni de nature fusionnelle, ni atteinte par des pratiques magiques ou sexuelles ou sacrificielles, mais seulement par la « cure d’amaigrissement » (dixit Brunschvicg) d’une ascèse intellectuelle et existentielle.

Il est vrai que le « parcours » de Troppmann dans le « Bleu du ciel » peut être vu comme une ascèse inversée.

Une autre « anomalie », la photo au bas du texte est celle de Nancy Cunard la milliardaire scandaleuse, qui mena Aragon par la braguette d’un bout à l’autre de l’Europe vers 1926-1928 puis, devenue toxicomane, sombra après guerre dans la misère et la clochardisation jusqu’à mourir en 1965 dans une rue de Paris:

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2010/03/03/le-bleu-du-ciel-georges-bataille/