L’obscurité de Philippe Jaccottet : chapitre 1

Dans l’article précédent  j’ai mentionné quelques textes qui présentent des analogies avec « L’obscurité », mais aucun n’est à mon sens comparable en puissance destructrice: la nouvelle de Jaccottet nous place face au Mur, ou plutôt au gouffre, à l’Abîme du Temps, qui dans certaines Upanishads est considéré comme une divinité destructrice, Kâla.

Et le maître déclare explicitement : « seul le temps m’a vaincu ».

Dans « Le bleu du ciel » Bataille se présente (en le personnage de Troppman, qui parle à la première personne) comme « un idiot qui s’alcoolise et qui pleure » parce qu’une femme qui n’est pas son épouse l’a quitté; dans Bartleby nous avons affaire à un « pauvre personnage », ancien employé du service postal  des « lettres au rebut » , qui se laisse mourir de faim à l’hospice. Dans « Coeur des ténèbres » un européen, Kurtz, vit au milieu de la forêt en compagnie de tribus africaines qu’il se met peu à peu à soumettre à une dictature féroce et sanglante et perd toute humanité.

mais dans « L’obscurité » nous est présenté un homme, mi-philosophe mi-poète, qui s’achemine vers la Sagesse par une voie toute nouvelle, qui est marié à une femme qu’il aime et a d’elle un enfant, qui vit dans un cadre idyllique et a eu toute la gloire qu’il méritait mais y a renoncé de lui même parce que cela le freinait dans son ascension vers la Sagesse, un homme donc qui devait, aux yeux du « disciple », poursuivre une montée perpétuelle et ne jamais retomber, mais qui justement connait une chute d’une incroyable brutalité dans le désespoir.

Si celui là chute, alors c’est la vie spirituelle, et donc le sens même de l’évolution humaine, qui est niée dans son essence même.

Seul « L’arrêt de mort » de Blanchot, où un écrivain est mis par la mort elle même (d’une femme) en position de renoncer à son statut d’homme du monde pour faire son oeuvre, me semble être dans la posibilité de « dépasser » le défi de Jaccottet, mais je le laisse de côté provisoirement…

Cela dit, la réalité elle même nous empêche de sombrer dans le désespoir que pourrait provoquer le livre de Jaccottet chez des lecteurs pressés (trop pressés pour prendre conscience de la formidable victoire du disciple sur le nihilisme dans les pages finales, les plus belles de l’œuvre).

Nous avons l’exemple de Léon Brunschvicg en juin 1940, forcé de fuir son appartement par l’invasion nazie, et de vivre en exil et dans la clandestinité jusqu’à sa mort en janvier 1944.

Pas une seconde il n’a succombé au désespoir !

Voir:

Destin d’un philosophe sous l’occupation

Dans le chapitre 1 de « L’obscurité » le disciple, une fois revenu au pays, s’enquiert du maître, avec l’espoir secret de lui montrer que son élève l’a dépassé, mais tous ses courriers reviennent avec la mention « Inconnu ».

Il s’adresse alors à un vieux poète dont le maître admirait l’œuvre:

« Il laissa échapper un soupir qui me fit craindre de ne plus jamais revoir mon maître..il me dit ensuite, se rappelant qui j’étais, que mon maître avait abandonné sa femme et son enfant depuis plus d’une année; que c’était elle même, dans le pire désarroi, qui était venue le lui confier. Elle savait où il se cachait, presque totalement démuni d’argent, dans un misérable immeuble locatif de la grande ville où sa gloire avait brillé quelques temps; jamais il n’avait voulu la revoir, ni elle ni son fils, bien qu’il leur eût cédé presque tout ce qu’il possédait…elle lui avait affirmé que son mari avait été attaqué par le désespoir comme par une maladie, avec une incroyable soudaineté, mais sans jamais consentir à en parler avec elle, et qu’il n’avait pas tardé à disparaître comme ces chiens qui ne veulent pas être vus mourants »

Le disciple écrit alors à son maître, puisque le vieux poète lui a transmis son adresse, en lui disant qu’il est de retour et qu’il a hâte de le revoir.

« ‘Il me répondit le lendemain qu’il m’attendait chez lui à la fin du jour

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L’obscurité de Philippe Jaccottet : entrée en matière du chapitre 1

Quatre pages, rien que quatre pages d’une densité mais aussi d’une simplicité, d’une nudité presqu’incroyables pour « lancer » ce récit: chapitre un comme la Genèse dit « Jour un » (« Yom Ehad ») et Ehad veut dire « un », non pas premier.

Depuis toujours j’ai vécu beaucoup plus avec les livres que parmi mes contemporains, déjà lorsque j’avais neuf ans ou un peu plus je lisais « Le roman de Renart », Alexandre Dumas ou Robinson Crusoé pendant que je mangeais (pas au repas du soir car mon père ne l’aurait pas toléré).

Plus tard il y eut les mathématiques, puis cette fameuse soirée « initiatique » où je « compris » les formules de transformation de Lorentz et leur dérivation à partir de l’expérience de Michelson et Morley, mais en même temps je poursuivais mon exploration du monde spirituel littéraire et la physique ne m’empêcha pas de lire avec passion la « Machine à explorer le temps » de H G Wells

Puis il y eut les grandes œuvres de la littérature et de la philosophie, stature à laquelle ne peut prétendre le court récit de Jaccottet que je lus il me semble vers la fin du siècle dernier ou au début des années 2000 ?

En tout cas jamais aucune ouvre poétique, romanesque ou philosophique n’eut sur moi, et immédiatement, dès les premières lignes, un effet aussi violent et je dirais presque cataclysmique.

Ces premières lignes les voici:

« Plusieurs années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où j’avais vu celui que j’appelais mon maître (parce que j’avais appris auprès de lui l’essentiel de ce qui me guidait) quand je regagnai notre pays.

C’était lui-même qui m’avait imposé cette séparation : craignant, probablement à juste titre, que je me confonde avec lui, que je perde, à le suivre de trop près, toute existence personnelle.

Comme j’avais quitté le continent et qu’il ne se mêlait plus guère à la vie publique, sa retraite à la campagne lui ayant permis, en quelque sorte, d’éteindre l’éclat de sa gloire, je ne sus plus rien de lui, ni même s’il était encore vivant »

Une concision, une simplicité absolues, mais une fois que l’on a lu ces quelques lignes on est « hameçonné »: pour ma part j’ai lu d’un trait, toute une nuit, d’ailleurs rien ne convient mieux que la nuit à la rencontre avec « L’obscurité ».

Tellement de choses sont dites en ces quelques lignes!

Le maître n’est pas un Maître, un gourou, dont le dernier exemplaire « philosophique » assignable est en notre pays Lacan, justement à partir des années 60 : c’est le « disciple », celui qui parle à la première personne, qui l’appelle ainsi.

Mais le maître (nous continuerons à l’appeler ainsi puisqu’il n’a pas de nom dans le récit) est assez Maître pour avoir décelé le danger et il impose une séparation lorsque le disciple a suffisamment appris auprès de lui , en partageant sa vie, et non pas, bien qu’il parle de « leçons » sous forme d’un enseignement codifié et magistral.

Le disciple quitte « le continent », c’est à dire l’Europe : ce n’est pas précise explicitement, mais on le comprend à plusieurs indices, et de toutes façons ce ne peut être que l’Europe, continent gagné par cette maladie de l’âme qui frappe le maître.

Ce serait une lourde erreur de lire ce récit de façon réaliste, retraçant la biographie de Jaccottet, mais pour ma part je considère que la « ville » où le maître et le disciple se rencontrent rappelle fortement Paris, où Jaccottet a vécu à partir de 1946.

Le « disciple » est plus jeune que le maître d’une dizaine d’années, ils se rencontrent « dans l’immédiat après guerre », mettons 1946 puis se séparent « plusieurs années » jusqu’au début des années 60, date de l’écriture du récit, et époque où le maître quitte femme et enfant pour aller mourir dans un taudis.

A l’époque où ils se rencontrent, vers 1946, le maître est dans la force de l’âge, déjà auréolé de gloire, il a entre 35 et 40 ans, le « disciple » est à l’âge des « tentations », il a entre 25 et 30 ans.

Mais encore une fois doit on fixer un tel cadre ? En tout cas ce n’est ni un récit réaliste, ni une récit abstrait.

Comme œuvres analogues par la taille et le thème je vois:

« Le bleu du ciel » de Bataille dont j’ai déjà parle ici, Bartleby de Melville, « Cœur des ténèbres » de Conrad, et « L’arrêt de mort » de Blanchot.

Mais aucun n’est comparable en force destructrice à la nouvelle de Jaccottet.

Les récits contraignants

« Le bleu du ciel » de Georges Bataille débute par un avant-propos où l’auteur s’explique sur les « monstrueuses anomalies » du livre:

« Un peu plus un peu moins tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin…
…comment nous attarder à des livres auxquels sensiblement l’auteur n’a pas été contraint ? »

Puis il cite un certain nombre de titres qui exemplifient cette affirmation souveraine, « qu’il renonce à justifier » (cette outrecuidance fait partie de sa « signature »):

Wuthering Heights (« Les hauts de Hurlevent »), Le procès, L’arrêt de mort, La recherche du temps perdu, L’idiot, ….tout en prévenant qu’il pourrait en nommer d’autres…

J’y ajouterais quant à moi « Le bleu du ciel » lui même, La montagne magique, Bartleby, à peu près tout Balzac, le Dit du vieux marin, Kubla Khan, et bien sûr « L’obscurité » de Jaccottet, auquel je suis si bien suspendu (voire pendu, ou crucifié, en tout cas une position inconfortable) que j’y ai suspendu ce blog pour…pour quoi au fait ?

Quoiqu’il en soit, si la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante, si la science doit se garder d’être triomphante (ce qui élimine les fâcheux positivistes), la littérature doit se garder d’être confortable..ce qui élimine pas mal de « romans » contemporains.

Je suis donc moi aussi comme contraint par ce récit de 1961 à l’apparence si « modeste » mais qui est pour moi comme ma potence principale…ma croix?

Certains, croyants ou non, ont pour habitude d’ouvrir quotidiennement et au hasard la Bible et d’y choisir un verset à méditer, ils y trouvent toujours du sens, des sens éternellement nouveaux.

Je n’ai jamais eu cette chance avec la Bible, par contre ceci se vérifie pour moi avec « L’obscurité »..

Si je lis dans la partie II page 94 (sur 171) je trouve ce passage où le « récitant », revenant en arrière dans le temps pour tenter de comprendre le « scandale » de sa dernière nuit avec son maître dans le taudis où celui ci s’était retiré, et se remémore leurs interrogations sur les grandes œuvres du passé et le sens qu’il faut leur donner, peut être:

« Qu’y avait il, dans ces fragments d’un lointain monde, pour les (les hommes) émouvoir à ce point ?
Nous en avions parlé souvent ensemble naguère, et nous ne doutions pas que cet attrait n’eût quelque lien essentiel et avec la lumière qui nous conduisait, et avec cet insaisissable à quoi mon maître venait de se heurter, irréparablement semble t’il…
 »

Cet « insaisissable » est ce que les religions nomment « Dieu » ou « les dieux » (que les anciens grecs imaginaient en haut de l’Olympe), il peut prendre deux formes : transcendance (dans les religions) ou immanence (dans la philosophie), mais il ne faut pas comprendre cette « immanence » comme « ici bas et quotidienneté », comme horizontalité : la verticalité comme dimension de l’espace temps est simplement remplacée par la « porte étroite » de l’instant vu (par Lavelle notamment) comme jonction du temps horizontal et de l’éternité verticale au point central de la Croix.

Ceci est dit de manière remarquable par Brunschvicg toujours dans la conclusion de « Raison et religion »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?
Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.
 »

L’éternité c’est le plan spirituel de l’immanence radicale, le plan de l’idée, ordre de l’esprit par opposition à l’ordre de la chair, plan vital dans lequel le maître reste enlisé (probablement à cause d’un amour non payé de retour, mais cela aurait été la même chose si cet amour avait été partagé , bien sûr…)

Revenons à la suite du texte de Jaccottet sur le sens des grandes œuvres du passé:

« ce qui avait été saisi par l’homme, dans ces œuvres et dans ces lieux, c’était toujours justement la limite de l’homme, ou si l’on préfère l’au delà de sa limite, l’en-dehors absolu, conçu tantôt comme effrayant, tantôt comme adorable, ou les deux ensemble…et la proximité (si l’on peut dire) de l’Inapprochable prêtait à tout ce que l’homme faisait pour lui ou à partir de lui une certaine sorte de magie, qui subsistait malgré que les cultes fondés sur elle aient disparu depuis longtemps; magie enfin, et ce n’était pas le moins surprenant, qui semblait n’avoir jamais été aussi puissante qu’en notre temps où tout conspirait à reculer les limites humaines, à refuser ou ignorer l’Illimité quel qu’il fût… »

La magie qui est nommée ici, c’est la technoscience qui dépasse de loin tout ce qu’avait rêvé l’ancienne magie…

Mais il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec un autre texte, qui n’est pas du tout un récit, plutôt un fatras informe écrit dans un jargon obscur, c’est le cas de le dire:

« Le mythe du vingtième siècle » d’Alfred Rosenberg, le dirigeant nazi qui était en quelque sorte l’intellectuel du régime…une sorte de Tariq Ramadan avant l’heure:

https://archive.org/details/LeMytheDuXxeSiecle

où notre époque est dépeinte en ces termes, page 1 du chapitre 1 du Livre premier intitulé « Le combat des valeurs »:

« Voici ce qui caractérise notre époque : le rejet de l’absolu, le refus de ce qui serait illimité. Cela signifie que l’on se détourne de toutes les valeurs existant au delà de la vie organique, que le moi individuel se figurait autrefois pour créer artificiellement une communauté supra-humaine de toutes les âmes. Jadis la christianisation de la terre et la promesse d’une rédemption par le retour du Christ n’avaient pas d’autre but. puis ce fut dans le même sens le rêve de « l’humanisation de l’humanité ». Ces deux idéaux se sont engloutis dans un chaos de sang lors de la première guerre mondiale qui représentait une régénération spirituelle. »

La terminologie employée par Rosenberg a le mérite de révéler clairement ce que visait réellement le nazisme (par delà l’élimination ou l’asservissement des peuples « non germaniques »): le rejet de ce que Brunschvicg appelle « ordre ou plan de l’esprit » considéré par Rosenberg comme illusion (apportée par les « illusionnistes juifs »), et l’exaltation du plan vital, ordre de la chair, c’est à dire de ce qu’ils appelaient la Nature, où le fort élimine le faible.

Qu’est ce que la magie dont parle le narrateur de Jaccottet et où il décèle, « de manière surprenante », la quintessence de notre époque « où l’on se détourne des anciennes promesses »?

Il y a magie quand nous observons un effet inattendu sans pouvoir l’expliquer.

Or des effets de puissance terrifiante la science moderne en produit en abondance, et les magiciens noirs de l’ancien temps parleraient de « magie supérieure à la leur » parce qu’ils n’arriveraient pas à produire de telles destructions.

Seulement la différence c’est que les physiciens peuvent expliquer, et donc prévoir, les différentes étapes d’une explosion nucléaire.

Ils le peuvent, en ultime instance, grâce aux idées (mathématiques) que développe la physique.

Ceux pour qui ils travaillent (auxquels ils « vendent leur âme ») à savoir les militaires aux ordres des politiques utilisent donc le plan de l’esprit (la physique théorique et mathématique) avec la complicité des ou de certains scientifiques pour produire des effets magiques et terrifier ou influencer les populations ignorantes.

C’est en gros le scénario du « Projet Manhattan » qui a abouti à Hiroshima.

Et c’est un scénario faustien.

La tragédie du docteur Faust consiste à vendre son âme au Diable à des fins de bonheur terrestre, c’est à dire à trahir le plan spirituel, celui des idées, qui vise la Sagesse, pour le plan vital, celui de la Puissance guerrière ou économique (le « diable »).

Trahir le plan spirituel c’est le considérer comme au service du plan vital, donc comme illusoire s’il est considéré comme supérieur au plan vital (au « monde », à la nature).

C’est ce que fait Rosenberg qui considère toute valeur au delà de la vie organique comme illusoire.

Mais c’est aussi le « péché » dont se rend coupable le maître dans le récit de Jaccottet (pour des raisons entièrement différentes bien entendu) lors de la fameuse « nuit de Gethsémani » telle que sa la remémore le narrateur:

« ce que mon maître avait dit cette nuit là, ce qu’il avait cherché à me faire comprendre, c’est que la lumière par nous entrevue et avec tant d’ardeur poursuivie n’était qu’une illusion parmi d’autres »

Ce que vit le maître c’est un cogito avorté, qui en reste au stade du pressentiment et n’accède pas au plan de la science.

Car le cogito cartésien donne par un même et unique mouvement de l’esprit la certitude d’être et la certitude du « Dieu est en nous »:

« J’ai premièrement en moi la notion de l’Infini que du fini, de Dieu que de moi même »

Un spiritualisme du cogito

et c’est encore Brunschvicg qui parlant de tout autre chose (dans la conférence de 1937 sur « l’actualité des problèmes platoniciens) nous donne le bon diagnostic sur la chute du Maître dans le récit de Jaccottet:

« L’élan mystique n’aura de portée et de signification que s’il se dépasse lui même en s’orientant franchement vers la perfection dialectique de la raison: car à la raison seule il appartiendra de remonter jusqu’à l’origine des valeurs idéales et d’en mettre à nu la vérité intrinsèque« 

Jean Renoir : partie de campagne (1936)

Le film fut réalisé à l’été 1936, dans l’atmosphère du Front populaire et des premiers congés payés, il s’inspire d’une nouvelle de Maupassant et l’histoire est censée se dérouler en 1860.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Partie_de_campagne_(film)

pour des raisons diverses il resta inachevé et ne put sortir en salle que 10 ans après, en 1946.

La version restaurée sort cette semaine à Paris mais il existe une version de 38 minutes que l’on peut voir ici sur le web:

C’est Sylvia Bataille qui joue le rôle d’Henriette, née en 1908 d’immigrants juifs de Roumanie elle épousa Georges Bataille en 1928, ils eurent une fille Laurence en 1930 et se séparèrent en 1934 mais ne divorcèrent qu’en 1946.

Elle rencontra Lacan après le film et ils se marièrent en 1953.

Or Georges Bataille fait une brève apparition (vers 6 minutes 10) dans le rôle d’un étudiant séminariste, cela ne dure que quelques secondes:
(à droite sur la photo, au centre est Henri Cartier Bresson)

Il passe devant Sylvia en train de faire de la balançoire dans une scène qui évoque l’orgasme féminin.

Georges Bataille une partie de campagne

et

Jean Renoir partie de campagne

Le film n’est pas seulement une ode au progrès social, il comporte un aspect très sombre : après son idylle avec le canotier (Henri) Henriette épousera le niais, commis de son père, dans un mariage sans amour et sans bonheur.

La fin est bouleversante : elle rencontre de nouveau Henri et lui avoue « qu’elle y pense toutes les nuits », mais le mari, devenu un vrai petit dictateur, se réveille et appelle sa femme.

La scène de la balançoire évoquait donc bien l’orgasme c’est à dire la (petite) mort qui mène à la vie continuée, « longue attente de la mort » pour reprendre une expression de Madame Edwarda ( je crois?) : Georges Bataille a fait plus que de la figuration dans le film…l’érotisme comme approbation de la vie jusque dans la mort (la « mort dans la vie » qu’à connue aussi Coleridge avec son épouse non aimée, et qui inspiré les scènes de cauchemar du « Récit du vieux marin »)

Une photo de Sylvia Bataille en 1934:

« Le bleu du ciel » de Georges Bataille

« La terre sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraiche.Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés.
Elle devint hideuse, je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais sa laideur imprévue, la laideur affreuse que la haine donnait à ses traits.
 »

http://providenzia.tumblr.com/post/45531770029/le-bleu-du-ciel-georges-bataille-extrait

Ce passage, qui donne la tonalité du livre, est tiré du « récit » de Georges Bataille écrit en 1935:

« le bleu du ciel »

écrit à la première personne par le personnage central nommé Troppmann , qui se partage entre Dorothea (qu’il appelle « Dirty ») et Xénie (la bonne amie qui vient le voir alors qu’il « cuve » ses excès alcooliques au lit en buvant du champagne tiède et lui dire qu’elle veut l’aider « parce que les gens qui ont une vie sexuelle anormale sont des malheureux »…il me semble me rappeler qu’ils couchent ensemble distraitement à un moment), il est en plus marié et sa femme a à se plaindre de lui…et puis il y a Lazare, la juive laide qui est imaginée d’après Simone Weil, que Bataille connaissait ( mais il n’avait pas vu sa beauté ni n’avait compris sa pensée, qui le pourrait d’ailleurs?)

Le livre commence à Londres sur une orgie avec Dirty, puis il la perd (ce genre de femme a un peu la bougeotte) et le livre raconte ses errances alcooliques et sexuelles dans le monde de la nuit des années 30 à Paris : le Dôme, la Coupole, Tabarin, le Sphinx (un bordel, comme chacun sait)…Troppmann se décrit comme un « idiot qui s’alcoolise et qui pleure », voir cette page pour tout un tas de citations:

http://www.babelio.com/livres/Bataille-Le-bleu-du-ciel/2188

« Je traînais ma déchéance et mon hébétude dans des endroits détestables. Tout était faux, jusqu’à ma souffrance. J’ai commencé à pleurer tant que je pus : mes sanglots n’avaient ni queue ni tête.
Le vide continuait. Un idiot qui s’alcoolise et qui pleure, je devenais cela risiblement. Pour échapper au sentiment d’être un déchet oublié le seul remède était de boire alcool sur alcool. J’avais l’espoir de venir à bout de ma santé, peut-être même au bout d’une vie sans raison d’être. J’imaginais que l’alcool me tuerait mais je n’avais pas d’idée précise. Je continuerai peut-être à boire, alors je mourrais ; ou je ne boirai plus… Pour l’instant, rien n’avait d’importance.
 »

mais la scène de l’amour au dessus des tombes (décrite au début de l’article) avec Dirty retrouvée dans une ville allemande est sans conteste la plus belle, enfin dans le style littéraire, et dans les implications philosophiques, explicitées dans des livres comme « L’érotisme » qui est « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Elle est suivie à la fin par le défilé des jeunes nazis:

« Elle disparut avec le train.
J’étais seul sur le quai. Dehors il pleuvait à verse. Je m’en allai en pleurant. Je marchais péniblement. […] J’arrivai à l’extrémité du hall: j’entendis un bruit de musique violent, un bruit d’une aigreur intolérable. Je pleurais toujours. De la porte de la gare, je vis de loin, à l’autre extrémité d’une place immense, un théâtre bien éclairé et, sur les marches du théâtre, une parade de musiciens en uniforme: le bruit était splendide, déchirant les oreilles, exultant. J’étais si surpris qu’aussitôt, je cessai de pleurer. Je n’avais plus envie d’aller aux cabinets. Sous la pluie battante, je traversai la place vide en courant. Je me mis à l’abri sous l’auvent du théâtre.
J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre: ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme: devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré. avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur); d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant: si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie: je regardais au loin…une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de mol, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil: ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts.
A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), Il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge, Une hilarité me tournait la tête: j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier, La musique s’arrêta: la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare: le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d’entrer dans un compartiment; le train ne tarda pas à partir. FIN
Mai 1935
 »

Cette conception de l’érotisme comme nostalgie de la continuité perdue (par la naissance) ne saurait à mon avis être juste, et ce livre très beau (dont Bataille regrettait cependant la publication à cause de ses « monstrueuses anomalies », qui ne se situent pas dans la scène de l’amour au dessus des tombes, mais dans une autre dont je ne parlerai pas ici) introduit violemment l’obscurité dans la conscience des lecteurs de 1935 et des années suivantes, ce dont il n’était nul besoin, convenons en.

« Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré, j’étais près d’elle (ma main avait encore un pansement, suite d’une blessure de verre cassé). Ce jour-là, Dirty avait une robe du soir somptueuse (mais j’étais mal rasé, les cheveux en désordre). Elle étirait ses longues jambes, entrée dans une convulsion violente. Le bouge était plein d’hommes dont les yeux devenaient très sinistres. Ces yeux d’hommes troublés faisaient penser à des cigares éteints. Dirty étreignait ses cuisses nues à deux mains. Elle gémissait en mordant un rideau sale. Elle était aussi saoule qu’elle était belle : elle roulait des yeux ronds et furibonds en fixant la lumière du gaz.
– Qu’y a-t-il ? cria-t-elle.
En même temps. elle sursauta, semblable à un canon qui tire dans un nuage de poussière. Les yeux sortis, comme un épouvantail, elle eut un flot de larmes.
– Troppmann ! cria-t-elle à nouveau.
Elle me regardait en ouvrant des yeux de plus en plus grands. De ses longues mains sales elle caressa ma tête de blessé. Mon front était humide de fièvre. Elle pleurait comme on vomit, avec une folle supplication. Sa chevelure, tant elle sanglotait, fut trempée de larmes.
 »

Car c’est une pensée, celle du sacré dans la transgression, trop matérialiste de l’unité : s’il suffisait de trouver une partenaire même aimée et de la pénétrer , dans un lit ou sur une tombe, pour accéder à la Sagesse donnée ( peut être) par la compréhension de Platon et de la vision de l’Un-en-un, ça se saurait non ?

Je lui oppose l’unité d’esprit à esprit dont parle Brunschvicg.

Un film admirable comme « PERSONA » d’Ingmar Bergman montre les dangers des fantasmes fusionnels.

On peut voir ce film ici, il n’y a pas de sous titres mais pas besoin pour en saisir l’atmosphère tragique, notamment à l’occasion de l’admirable scène du début :

PERSONA d’Ingmar Bergman

Voir aussi « L’empire des sens »…

En aucun cas l’unité, recherchée par la philosophie, ne peut être l’objet d’une nostalgie , ni de nature fusionnelle, ni atteinte par des pratiques magiques ou sexuelles ou sacrificielles, mais seulement par la « cure d’amaigrissement » (dixit Brunschvicg) d’une ascèse intellectuelle et existentielle.

Il est vrai que le « parcours » de Troppmann dans le « Bleu du ciel » peut être vu comme une ascèse inversée.

Une autre « anomalie », la photo au bas du texte est celle de Nancy Cunard la milliardaire scandaleuse, qui mena Aragon par la braguette d’un bout à l’autre de l’Europe vers 1926-1928 puis, devenue toxicomane, sombra après guerre dans la misère et la clochardisation jusqu’à mourir en 1965 dans une rue de Paris:

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2010/03/03/le-bleu-du-ciel-georges-bataille/