« Ethan Frome » d’Edith Wharton: lorsque la tragédie de la vie est dépassée par la dérision et l’horreur d’être

On apprend toujours quelque chose à l’émission du samedi matin de Finkielkraut , et oserais je dire surtout quand le thème n’implique pas de parler d’immigration, d’identité française malheureuse, d’Islam, de Heidegger ou de Hannah Arendt.

Ce matin l’émission était consacrée au roman « Ethan Frome » (aussi intitulé « Sous la neige ») d’Edith Wharton:

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-ethan-frome-roman-d-edith-wharton-2014-06-14

J’avais déjà entendu parler de ce livre chez Finky, mais ce qui a été dit ce matin m’a tellement bouleversé et impressionné que j’ai entrepris des recherches sur le web, où l’on peut lire le livre facilement et gratuitement, en traduction française (bien entendu ion peut aussi facilement le trouver en version originale):

-on peut lire ou télécharger le roman en format EPub ou pdf ici:

http://www.bouquineux.com/index.php?telecharger=2861&Wharton-Sous_La_Neige

-il y a aussi Wikisource mais une bonne partie manque:

http://fr.wikisource.org/wiki/Sous_la_neige

-on peut l’écouter en version audio :

http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/wharton-edith-sous-la-neige.html

Et il y a d’autres possibilités comme Gallica…

Je n’ai pas pu lire tout en deux heures, mais j’en ai assez parcouru pour pouvoir affirmer que c’est un très grand livre, qui rappelle les romans les plus sombres de Balzac ou de Faulkner.

Là encore cela rappelle la « mort dans la vie » évoquée par Coleridge qui lui aussi était mal marié à une femme qu’il n’aimait pas : mais alors qu’ Edith Wharton a trouve en elle même la force de braver les « pesanteurs sociales » et de divorcer, il semble que Coleridge ait eu recours aux paradis artificiels.

Dans « Sous la neige » les personnages sont absolument impuissants et écrasés par le destin : Ethan et Mattie s’aiment, elle pourrait s’intéresser aux mêmes choses que lui qu’il a connues pendant ses courtes années d’études (la science notamment, qui lui a permis de comprendre que le mystère de l’être dépassé la quotidienneté routinière et monotone) seulement pour partir s’établir dans l’Ouest il leur faudrait de l’argent, qu »Ethan certes pourrait emprunter en trompant des gens qui l’estiment et qu’il estime.

Et surtout il lui faudrait abandonner sa femme, sans ressources, dans la misère.

Projet de bonheur immédiatement avorté donc.

Ethan et Mattie Silver ne voient donc plus de possible que la fuite dans le suicide, mais la mort leur est refusée, et ils survivent estropiés, surtout Mattie dont le corps est entièrement paralysé, et l’épouse d’Ethan , Zeena, semble revivre après cet horrible événement, et trouvera la force de s’occuper d’eux, les trois personnages continueront à vivre dans cette misère morale, physique et spirituelle, dans cette ferme glacée de la Nouvelle Angleterre qui se dégrade d’année et année faute de réparations.

Comme le dit Finkielkraut il est difficile d’imaginer destin plus atroce.
C’est là si l’on veut l’aspect infernal de l’immanence, être bloqué avec un corps totalement inerte, dépendant des autres (et surtout d’une femme acariâtre et haineuse) pour sa survie, sans avoir même les ressources de l’esprit (livres, études) pour dépasser sa simple condition biologique.

Mais essayons d’imaginer une évolution différente, il me semble que le récit lui même nous y invite de par l’homothétie entre Zeena et Mattie : Zeena vient soigner la mère d’Ethan, après la mort de celle ci Ethan épousera Zeena pour la remercier, puis Zeena se révèle acariâtre et tombe malade, vient Mattie pour la soigner…imaginons qu’Ethan et Mattie arrivent à vaincre les pesanteurs, matérielles, socialeś financières, etc..et partent recommencer une nouvelle vie, ensemble, dans l’Ouest.

Il est de l’essence même du bonheur de ne pas durer: mais plaçons nous dans le cas le plus favorable, imaginons que ces deux êtres s’aiment jusqu’à la mort, dans une de ces unions si rares, où l’attraction physique éphémère cède la place à une vie familiale harmonieuse mais surtout à une « union d’esprit à esprit », dont certes le texte de « Sous la neige » donne le sentiment de la possibilité.

Mais si nous nous rappelons alors du récit de Jaccottet qui donne à ce blog sa trame, nous observons que le maître, dans « L’obscurité », a trouvé ce bonheur: une femme qui l’aime et qu’il aime, et surtout qui partage sa vie spirituelle, une vie de famille heureuse, une maison dans un lieu paradisiaque, la célébrité et de l’argent, assez pour être au dessus du besoin.

Mais cela n’empêche pas sa chute.

Certes on dira : « mais le récit de Jaccottet comme celui d’Edith Wharton ne sont que des œuvres d’imagination »

Cette objection n’a pas sa place ici : pour nous l’ordre de l’esprit dépasse l’ordre de la chair, et c’est l’ordre de la chair sans l’ordre de l’esprit, la pure et simple vie réduite à la routine des besoins et des désirs satisfaits (ou pas) au jour le jour , qui nous semble une imagination (infernale d’ailleurs).

Mais dans l’ordre de l’esprit nous pouvons et devons (puisque c’est l’essence même de l’esprit) opérer des distinctions, des discriminations : « Sous la neige », pour bouleversant que soit ce chef d’œuvre, en reste au niveau social; « L’obscurité » et « Bartleby » s’élèvent un cran au dessus, au niveau métaphysique, celui des éternelles apories de la condition humaine, qui rendent possible quelque chose de tel que le suicide véritable (non sur le coup d’une impulsion ou d’un sentiment de rage ou de haine).

« Sous la neige » ne débouche pas directement (à mon avis) sur la décision résolue de dépasser et de « surmonter en esprit » l’impasse de la condition humaine en empruntant « le gué » découvert il y a quatre siècles par Descartes (ou bien en empruntant les « sentiers qui ne mènent nulle part » sauf à l’être-pour-mourir).

« L’obscurité » : si!
ou bien ? ou bien?