John Frankenheimer : SECONDS (1966)

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/L’Opération_diabolique

Cette « pépite oubliée » depuis près de 50 ans ressort en salles à Paris depuis le 16 juillet.

1966 c’était déjà une époque de mutation pour les USA et pour tout l’Occident, qui allait aboutir à 1968, et qui suivait l’ère beatnik des années 50.

Drogue, rock, « libération » sexuelle, et le film fait explicitement référence au dionysiaque quand le banquier Arthur Hamilton , fatigué de l’existence, devenu à la suite de l’opération diabolique le beau Tony Wilson (Rock Hudson) et vivant sur une plage paradisiaque en Californie, découvre en compagnie de sa nouvelle compagne Nora Marcus (Marcuse ?) les joies des bacchanales et de l’orgie de ces dévôts nus foulant le raisin dans la cuve

Mais comme on le sait d’après Euripide le dionysisme est un folklore qui peut sembler sympathique à des cadres blancs un peu coincés mais…de loin.

Et l’atmosphère de folie de ces années là en Californie (hippies, drogue, filles aux fleurs dans les cheveux, orgies de groupes, et surtout multiplication des sectes les plus dangereuses) a abouti à l’épisode du meurtre rituel de l’actrice Sharon Tate par Charles Manson et sa bande en 1969.

Au fond, ce que fait dans ce film (qui est un chef d’œuvre, à voir absolument) la mystérieuse « Compagnie » en vendant à de riches hommes quinquagénaires le rêve censé être le leur : avoir une vie nouvelle, libérée de toutes responsabilités familiales ou professionnelles, où ils pourront enfin « s’éclater » comme on dira dans les années 80, ce n’est rien d’autre que le symbole de la très réelle mutation anthropologique des années 60, transformant l’homme occidental névrosé en « l’homme sans gravité » décrit par le professeur Melman: celui, psychotique et orgiaque, qui s’agite en ce moment sous nos yeux effarés dans les manif pro- Palestine ou en faveur du mariage pour tous, ou de la régularisation de tous les clandestins..

Cette mutation, qui vient de loin (j’ai déjà dit que selon moi l’origine en est dans la surimposition des Lumières du 18 eme siècle aux Lumières cartésiennes du 17 eme siècle) est tout simplement l’hyperindividualisme consumériste qui s’est imposé maintenant au monde entier.

Or il y a là une contradiction flagrante car la consommation ne peut être individualiste : on veut, à l’aide de Sainte Publicité, ce que veulent les autres, d’où la course à la richesse.

Dans le film, Tony Wilson (Rock Hudson) explique ainsi sa déception devant sa nouvelle « existence » aux cadres de la Compagnie:

« Ce que j’aurais voulu c’est choisir moi même , mais jamais je n’ai pu le faire, j’ai travaillé toute ma vie pour acquérir des objets, dont le désir m’avait été imposé, jamais pour vivre en commun avec d’autres êtres humains »…tout est dit sur l’atomisation individualiste moderne, où l’on reconnaît aussi ce que le catharisme de José Dupré appelle le « contre être »: éternité réduite en poussière du temps.

Le « trajet » d’Arthur Hamilton rappelle celui du journaliste David Locke joué par Jack Nicholson dans « Profession reporter » de Michelangelo Antonioni, autre chef d’œuvre, la mystérieuse organisation en moins:

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Profession_:_reporter

dans ce dernier film, David Locke, déçu lui aussi par sa vie, profite d’une opportunité (son voisin d’hôtel en Afrique succombe à un infarctus) pour changer d’identité, donc de vie croit il..sauf que celui dont il prend l’identité était traficant d’armes, recherché par des tueurs..et je crois que la scène finale de l’assassinat en Espagne, en un unique plan séquence de plusieurs minutes, est peut être la plus grande scène du cinéma, avec celles finales aussi, de « Citizen Kane » et « There will be blood ».

Le fait d’avoir une existence minable et ratée, sans argent, sans travail, sans femme, est certes un problème.

Mais le vrai problème , métaphysique, est celui de l’existence humaine, pas celui de telle ou telle existence: et il appelle l’acte de réfléchir sur son orientation dans la pensée et l’existence, celui du « Quod vitae sectabor iter ? » dans le songe de Descartes, qui s’est réduit de nos jours au choix de la profession, du conjoint, et plus tard de la voiture et des dates de vacances.

Le sens profond du film est donc d’ordre religieux, en témoigne le prénom principal de Tony Wilson qui est ANTIOCHUS, ce qui renvoie à ANTIOCHUS Epiphane considéré par certains comme Antéchrist, celui qui veut empêcher la naissance du Christ, du « Fils de l’homme » (et non pas Fils de Dieu) dans l’Evangile:

http://www.infobretagne.com/antiochus-jesus-christ.htm

et bien sûr la signature du contrat avec la Compagnie évoque le personnage de FAUST, qui est la figure historiale et destinale de l’homme occidental perverti par les fausses Lumières, et impuissant à s’élever à ce qu’il doit être réellement selon Brunschvicg:

‘L’homme occidental selon Léon Brunschvicg

Mais la « fausse rédemption » matérialiste offerte à ses riches clients par la Compagnie n’est qu’une perversion de la « nouvelle naissance » de l’Evangile de Jean dont là encore le véritable sens est donné par le « christianisme des philosophes » de Brunschvicg et Spinoza:

Le salut est au prix d’une seconde naissance qui seule ouvre le Royaume de Dieu

perversion qui était aussi le thème d’un autre chef d’œuvre, d’Alain Resnais cette fois: « La vie est un roman »

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_vie_est_un_roman

là encore l’origine « asiatique » de la perversion et donc de l’échec du projet est fortement suggéré par la présence des servantes chinoises qui distribuent les drogues chargées d’assurer la « nouvelle naissance », mais la cause de la catastrophe est qu’il ne saurait y avoir de projet collectif de cette sorte ( ce qui ressemblerait à l’homme nouveau des nazis et des communistes) et aussi au fait que le Comte Forbek tenté de transporter dans le nouveau monde suivant la nouvelle naissance un élément vital, non spirituel : sa passion amoureuse pour Livia.

(Attention, « asiatique » ne fait pas référence à une race, il n’y a pas de races supérieures ou inférieures: Asie ou Orient nomme simplement le monde d’avant la ligne de démarcation cartésienne).

Comment oserais je ne pas donner le lien de l’évangile sur le dialogue de nuit entre Jésus et Nicodème :

http://bible.catholique.org/evangile-selon-saint-jean/3266-chapitre-3

« 3 Jésus lui répondit: « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu. »

Seulement mon admiration pour le christianisme véritable ne peut m’interdire de signaler que la « nouvelle naissance » est aussi un thème des sectes dionysiaques, puisque Dionysos est deux fois né

Et je me souviens d’un propos du psychanalyste Tobie Nathan , selon lequel « Dionysos a finalement réussi à monter au ciel, sur l’Olympe, et à s’asseoir à la droite du Père, mais sous le nom de Jésus Christ »

C’est le christianisme des philosophes, vérité du christianisme, qui nous permet de discriminer entre la nouvelle naissance dionysiaque, infernale, celle en ANTIOCHUS, celle du film de Frankenheimer, et la nouvelle naissance selon Saint Jean et selon Saint Brunschvicg : naissance du Christ-Logos en l’homme , ce qui nous est aussi rappelé par le vers d’Angelus Silesius dans le « Pèlerin chérubinique:

« « Dieu doit naître en toi. Le Christ pourrait bien naître des milliers de fois à Béthléem, s’il ne naît pas en toi, ta perte est éternelle »

je signale juste l’horreur profonde de la scène finale du chef d’œuvre qu’est « Seconds », correspondant à l’horreur de la naissance en ANTIOCHUS, qui est celle qu’ont choisie les hommes occidentaux faustiens pervertis que nous sommes…mais nous avons les ressources pour changer ce choix (les œuvres de Brunschvicg et Descartes notamment):

Les classiques des sciences sociales : Œuvres de Léon Brunschvicg

…comme quoi le monde où nous vivons est un peu moins atroce que celui de « SECONDS »