Pierre Emmanuel : moi je chacun personne

ce poème est extrait du recueil « Jacob » (1970), voir :

http://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1029865/30464ac.pdf

http://temporel.fr/Pierre-Emmanuel

http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fe/20/LAMBERT/tombeau.pdf

Voici ci dessous le tableau de Delacroix : « lutte de Jacob  avec l’ange  » qui a tant bouleversé Pierre Emmanuel et a orienté sa crise spirituelle (affrontement à la disparition du sens) des années 60

autres poèmes de Pierre Emmanuel :

http://www.wikipoemes.com/poemes/pierre-emmanuel/index.php

et maintenant le poème…attention ça déménage…mieux, c’est à dire bien plus violemment, que « Ecoute petit homme » , de Wilhelm Reich, qui lui aussi apostrophait les « consciences modernes »…

CHACUN PERSONNE

« Moi je. Le premier venu. Chacun. Personne.

Signe : néant. A peine suis je moi.

A peine suis je.

J’ai honte des trop bonnes odeurs. Des couleurs.

Je porte un complet gris. Un visage gris.

Un nom plus lustré que mes coudes.

Je travaille. Je ne fais rien. Je m’épuise.

Je fais mes quarante heures.

Plus le trajet. La mort dans les jambes.

Plus l’attente.

Assis vingt quatre. Debout deux cents.

La fatigue se prend en gelée.

Elle cahote. Des os se choquent.

Chargés de colère bloquée.

Butoir des fesses. Bouclier des omoplates.

C’est bourré de haine. Compact.

Chacun pour soi se débonde ensemble.

Moi je

Me démêle. Me désenglue. M’extrais.

Entier ! Le métro me met au monde.

Falaises, fenêtres,antennes, kiosque

A journaux jusqu’au ciel.

C’est cela voir le jour.

Vietnam pilule minijupes tiercé

Etre adulte Johnny drogue cosmos

Mort de Dieu psychanalyse johnny

Concile sexe Vietnam Sylvie

Chaque matin tu nais de ton journal.

Une voix radio sert d’accoucheuse.

Existerais tu sans cela ?

Sois reconnaissant. Sois informé.

Admire le monde fait pour toi.

Tu es fait pour lui. Il te comble.

C’est toi qui crées terre et ciel.

Toi l’homme : la bonne conscience.

Ton ciel tombe des rotatives,

Terre : dernière édition!

Ton horizon ne laisse rien fuir :

Assis en cercle

Un mur de petits écrans le gardent.

Tu es partout à la fois tu es Dieu.

L’esprit du temps t’habite,

N’ignore rien de ce qu’il veut…

Ce que tu ne dois pas connaître

Ne se dit ne se lit nulle part.

Vietnam pilule minijupes tiercé

Etre adulte Johnny drogue cosmos

Mort de Dieu psychanalyse Johnny

Concile sexe Vietnam sylvie

Gelée cahotante. Lecture du monde

Mini-Atlas. C’est cela voir le jour.

Non je ne veux pas voir le jour !

Je ne suis rien

Rien ne me concerne.

Mangeur de pain provisoire

Insomniaque de cité-dortoir

Ma vie a trois mètres sur quatre.

Si c’est là le monde

Pourquoi serais je à lui ?

Si l’homme c’est ça

Que lui est le monde ?

On me nomme au pluriel : les masses.

Chaos contrôlé. Pâte à modeler.

Scientifiquement prévisible.

Télévisionnaire. Moyen.

Les Grands Hommes excluent la moyenne :

leur mépris la fait.

Les Grands Hommes cherchent matière

A leurs idées.

Manquant de parole, jamais de phrases

Ils règnent sur la quantité.

Ils agglutinent. Ils totalisent.

Ils ne mentent pas : ils changent de mémoire.

Ils taillent des hypothèses

Dans les peuples à vif.

L’homme : un grand marché de mots.

Publicitaire. Plébiscitaire.

L’homme est l’Etat.

Est ce qui survit à l’Etat.

Le plus grand trésor c’est l’homme.

L’homme est le grand bond en avant.

Le triomphe ultime.

Moi Je. L’homme. L’individu.

J’ai aussi mon idée sur l’homme.

Au dessous du plancher de ma vie

Elle prend  toute la place, grosse loutre,

Homme innombrable et un.

L’innombrable est un mal horrible,

L’un est un cancer.

Il a presque étouffé la terre

Il commence à ronger le ciel.

Je guérirai de cet être immonde !

J’extirperai ce proliférant

Qui déjà ventouse les astres.

Je me purifierai du parlage

Où s’envasent les mots et le coeur.

Je suis nu et faible. Seul et fort.

Un homme. Défini par moi même.

Patriote de ma patrie : le langage

Où parler est aimer.

Caresseur de fruits. Humeur d’étoiles.

Nommeur d’arbres. Buveur de regards.

Un orant dont les compagnes sont belles.

Un errant qui n’a pas peur dans les bois

Et n’y met pas le feu.

Une âme qui se respecte de l’être.

Un visage dont l’autre est le soleil.

Un homme parmi les siens. Un nom propre.

Un mortel semence de Dieu.

Une attente que l’homme

Ne comblera jamais :

déjà comblée. »

et aujourd’hui, quarante ans plus tard ?

Le Vietnam et les minijupes, ainsi que le concile, c’est fini… Johnny et Sylvie sont toujours là, ainsi que la drogue, le tiercé, le cosmos…les petits écrans…

Pierre Emmanuel est parti.

les cités dortoir sont devenues les cités sensibles..

et le télévisionnaire est de moins en moins visionnaire.

Mais l’on savourera ces vers :

Les Grands Hommes excluent la moyenne :

leur mépris la fait.

Les Grands Hommes cherchent matière

A leurs idées.

Manquant de parole, jamais de phrases

Ils règnent sur la quantité.

Ils agglutinent. Ils totalisent.

Ils ne mentent pas : ils changent de mémoire.

Ils taillent des hypothèses

Dans les peuples à vif.

car on sait maintenant, en Europe (Espagne, Grèce..) ce que sont ces « hypothèses taillées dans les peuples à vif » !

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