Le dépassement de l’opposition entre individuel et universel

Il est impossible de surestimer l’importance de ce petit texte, datant du 24 mars 1928, qui se trouve ici sous le titre « La querelle de l’athéisme » (à partir de la page 180):

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

la discussion entre Gabriel Marcel et Brunschvicg culmine à mon avis page 220 et 221 avec l’opposition tracée par Brunschvicg entre l’univers de l’intelligence (scientifique et philosophique) , permettant seul en sa dimension de vérité la communion des consciences qui est LA religion, et l’univers de l’imagination sensible qui était celui de la cosmologie traditionnelle (avant le changement d’axe de la vie religieuse dû à l’émergence de la physique mathématique au 17 ème siècle européen) propre aux civilisations « traditionnelles » (musulmanes, juives, asiatiques) et que René Berthelot appelle « astrobiologie », qu’il situe comme un stade intermédiaire entre les conceptions propres aux peuples sauvages et celles propres à la science moderne :

« Le mot d’Hamlet : Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que dans toute votre philosophie, était assurément vrai du temps de Shakespeare. Mais pourquoi voulez-vous qu’il en soit encore de même, depuis que la philosophie a franchi le seuil de l’intelligence, depuis qu’elle a délaissé les généralités logiques, la chimère de l’intelligible en soi, pour concevoir, ou, plus exactement, pour constituer, le ciel et la terre dans leur réalité concrète ?

Le centre du débat entre nous est bien là. Cette rénovation spirituelle que la science du XVIIe siècle a opérée, dont Kant, faute d’avoir lu Descartes, n’a eu qu’une demi-conscience, qui a échappé complètement au romantisme hegelien, vous me reprochez d’en avoir fait le loyer lumineux de la philosophie moderne. Là où j’avais essayé de mettre en relief une épreuve virile de discernement, vous parlez de mutilation, de castration. En fait, il se trouve que Descartes, dès les premières pages de son Traité du Monde, Spinoza dans sa théorie de la fiction que nous. a conservée le Traité de la Réforme de l’Entendement, se sont posé notre problème sous une forme précise : Qu’est-ce qui est le plus riche de réalité concrète : l’univers de l’imagination sensible ou l’univers de l’intelligence scientifique ? Et leur réponse n’est pas douteuse : l’univers de l’imagination est un univers discontinu, partiel, laissant place par toutes ses lacunes et toutes ses fissures à l’intervention du miracle, tandis que le merveilleux s’élimine à mesure que le tissu des causes et des effets se resserre, que la coordination et le prolongement des mouvements cosmiques, à travers la double immensité de l’espace et du temps, révèlent l’unité solidaire du monde. Toute votre conception des choses est pauvre et abstraite, puérile et larvée, en comparaison de celle qui, depuis trois siècles, fait le fond de notre civilisation scientifique. »

Il ne faut pas sous-estimer la force extrême de cette conception traditionnelle « retardataire », qui est au fond des incompréhensions totales des mentalités musulmanes actuelles clamant « trouver les découvertes scientifiques dans le Coran » ; on la retrouve aussi bien sûr chez René Guénon et ses « disciples » plus ou moins éloignés, comme le physicien Wolfgang Smith qui tente de réhabiliter la cosmologie traditionnelle sans l’opposer à la physique moderne (mission impossible!).

Mais Brunschvicg montre clairement la nature de ces tentatives sur ce qu’il appelle la structure hiérarchique en étages de l’ascension religieuse :

« En rendant définitive, sur le terrain de la physique mathématique, la connexion intime de l’esprit et de la vérité, Descartes et Spinoza ont consacré ce qui avait été le fond même de la spéculation platonicienne, l’antagonisme entre les valeurs dominantes de la philosophie et les valeurs récessivesde la mythologie. La même hiérarchie qui s’établit entre le calcul empirique des marchands, la synthèse spatiale des euclidiens, l’analyse intellectuelle des cartésiens, explique aussi comment se superposent, selon l’ordre également irréversible de l’ascension religieuse, la foi naïve du vulgaire dans le salut par la révélation, l’intuition confuse et tourmentée du mystique, l’intensité de compréhension lumineuse qui élève le philosophe à la pleine conscience de la vie unitive. »

la foi naïve du « charbonnier », cherchant le salut dans la révélation (Torah, Vedas ou Coran) comme l’intuition du mystique (Pascal) sont inférieures, du point de vue religieux même, à l’intelligence lumineuse du philosophe et du savant (Spinoza, Einstein) !!

mais c’est le passage suivant dont je veux souligner l’importance cruciale, car il ne fait pas moins que rendre caduques les oppositions entre averroïsme (latin , juif ou musulman) qui clamait que l’homme individuel ne pense pas, et thomisme, en supprimant toute portée à l’antithèse entre individuel et universel :

« Vous dites (là Brunschvicg s’adresse à Gabriel Marcel) que je me considère comme étant la monade et non une monade ; ce qui est exact, en un sens, mais vous en concluez que je sacrifie l’universel à l’individuel. Or, cette antithèse de l’universel et de l’individuel ne joue aucun rôle dans le rationalisme moderne, à moins que vous ne considériez comme rationalistes les néo-hegeliens à la façon de Taine ou les néo-thomistes, qui ne sont pour moi que des revenants. La monade n’est pas n’importe quel sujet pensant : elle est d’abord une conscience. Mais ce qui fait qu’une conscience peut devenir la monade, c’est qu’elle ne se réduit pas nécessairement au moi individuel des biologistes et des psychologues. La vie est incurablement égoïste ; l’intelligence inaugure le règne de l’esprit, parce qu’en elle, je le disais tout à l’heure en répondant à M. Le Roy, réside ce pouvoir de désintéressement et de générosité qui, seul, donnera son sens véritable et son efficacité positive à l’acte de conversion. L’individu ne peut apercevoir le soleil que de la terre, dans l’espace sensible ; la monade comprend simultanément les apparences optiques du soleil suivant la perspective terrestre et les dimensions du soleil dans un espace tout idéal qui est constitué par le calcul des relations internes entre mouvements. Le soleil réel n’est pas donné dans l’espace que nos yeux aperçoivent ; il a son siège dans la conscience humaine, à l’intérieur de laquelle, grâce à Copernic et à Galilée, le point de vue géocentrique et le point de vue héliocentrique ont été coordonnés et subordonnés. Si on a compris cela, comment voulez-vous qu’on aille encore s’embarrasser dans les antithèses archaïques de l’universel et de l’individuel ? La singularité de la monade, centre de perspective universel, est justement ce qui nous en a délivrés.

Elle nous délivre aussi de l’alternative de l’extériorité et de l’intériorité. Là-dessus, j’ai eu un moment l’espoir que nous allions nous entendre. Mais je me suis vite aperçu que, si vous paraissiez surmonter l’alternative, c’était seulement pour réclamer le privilège de repasser de l’intériorité à l’extériorité, de telle sorte que notre désaccord demeure fondamental ; et je veux en indiquer brièvement la portée.

Il y a deux façons d’écarter l’alternative de l’intériorité et de l’extériorité : ou laisser l’une et l’autre sur un plan horizontal, dans une sorte d’espace immatériel qui serait favorable à une panmixie renouvelée des stoïciens ; ou bien abandonner définitivement l’extériorité à l’imagination de l’espace, pour ne retenir dans l’ordre de l’esprit que la seule intériorité. Autrement dit, il s’agira d’être, soit matérialistement spiritualiste, comme dit quelque part Marcel Proust, soit spiritualiste tout court.

Or, peut-être parce que vous n’avez pas eu l’occasion de suivre le devenir de l’esprit dans son contact direct avec la réalité, dans sa lutte pour la compréhension effective des choses, parce qu’il vous manque ainsi, sous sa forme la plus originale, l’expérience intime de la clarté spirituelle, la spiritualité pure de la monade vous inspire une sorte d’horreur sacrée. Vous y substituez je ne sais quel fantôme d’intelligibilité absolue, qui aurait pour conséquence, tantôt de dépersonnaliser le sujet pensant, tantôt de réduire l’univers à la mesure de l’individualité. Volontiers vous renouvelleriez les imprécations contre l’orgueil philosophique qui remplissent les écrits de saint Paul et de saint Augustin. »

dépersonnaliser le sujet pensant c’est l’averroïsme; réduire l’univers à la mesure de l’individualité c’est l’athéisme relativiste moderne, ultime aboutissement du travail des « libertins » du 17 ème et 18 ème siècle !

L’idéalisme mathématisant brunschvicgien, qui intègre le criticisme dans la cartésianisme, est un iéalisme à hauteur d’homme, ce que Brunschvicg appelle plaisamment « un idéalisme vaincu » (qui a renoncé aux fantasmes d’explication totale) :

« Le philosophe laisse les « hommes de Dieu » se vanter qu’ils possèdent le privilège de l’humilité ; il demeure simplement dans sa condition humaine. Ce qui mesure le progrès de la monade humaine, c’est l’accroissement de l’écart entre elle et le moi purement individuel des psychologues. Il faut donc faire dans sa propre conscience une juste place au point de vue des autres, et cette place pourra devenir prédominante jusqu’à nous imposer le sacrifice de ce qui est en nous purement individuel — sacrifice fondé dans l’intelligence de cette unité radicale qui, par delà les particularités liées aux circonstances d’espace ou de temps, est le principe de la communauté spirituelle. »

ce sacrifice fonde le christianisme véritable, qui est le christianisme des philosophes et des savants !

ailleurs, dans « Raison et religion« , Brunschvicg dit aussi :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

 » il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. Rien ici qui ne soit d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne »

Ce dépassement des oppositions surannées permet aussi de remettre à sa place, qui doit exister encore, la notion de peuple et de nation qui correspond chez Hegel à la catégorie de « particulier » (entre individuel ou singulier, et universel).

Si l’individuel ne s’oppose plus à l’universel , ou l’universalisation , le particulier et les différents particularismes n’ont plus à être considérés non plus comme des obstacles à éliminer (ce que veut en fait la mondialisation, c’est à dire l’universalisation de la marchandise et des flux financiers).

A condition qu’ils restent… particuliers, et ne veuillent pas prendre la place de l’universel de manière illégitime.

Si l’Islam restait un simple particularisme et ne cherchait pas à s’imposer en tant qu’universel (illégitime), si le voile islamique gardait le rang d’un simple folklore, comme le béret basque ou la coiffe bretonne, alors la prétendue « islamophobie » n’existerait pas…

Ajoutons que l’universel véritable ne peut JAMAIS sortir du particulier, mais seulement de l’Aufhebung de l’antithèse individuel-universel par dépassement de la vie intérieure caractérisée par la « culture du moi  » et le narcissisme, et sa transformation en vie spirituelle, voir là dessus cet article de Brunschvicg :

http://leonbrunschvicg.files.wordpress.com/2012/08/brunschvicg-viespirituelle.pdf

Cet universalisme véritable n’est autre que ce que j’ai caractérisé en mathématiques comme « universalisme catégorique » et que j’ai opposé à l’universalisme ensembliste (qui correspondrait à la tentative de faire émerger l’universel du particulier, d’un groupe quelconque, qu’il soit ethnique, politique ou « religieux »), voir :

http://leonbrunschvicg.wordpress.com/universalisme-concret-categorique-ou-abstrait-ensembliste/

et enfin je cite une nouvelle fois Lachelier, qui disait exactement la même chose au 19 ème siècle, sans connaître les catégories ni les foncteurs :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

« Par religion (disait Jules Lachelier au cours d’un dialogue mémorable où il se confrontait à Émile Durkheim) je n’entends pas les pratiques religieuses ou les croyances particulières, qui trop évidemment varient d’un état social à un autre. Mais la vraie religion est bien incapable de naître d’aucun rapprochement social ; car il y a en elle une négation fondamentale de tout donné extérieur et par là un arrachement au groupe, autant qu’à la nature. L’âme religieuse se cherche et se trouve hors du groupe social, loin de lui et souvent contre lui… . L’état de conscience qui seul peut, selon moi, être proprement appelé religieux, c’est l’état d’un esprit qui se veut et se sent supérieur à toute réalité sensible, qui s’efforce librement vers un idéal de pureté et de spiritualité absolues, radicalement hétérogène à tout ce qui, en lui, vient de la nature et constitue sa nature »

 

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