L’obscurité et la condition temporelle de l’homme

J’ai créé le blog « L’obscurité » :

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/

pour me « heurter de front » si possible à ces ténèbres qui environnent l’humanité contemporaine, à partir d’un récit de Philippe Jaccottet datant de 1961, d’une force incroyable, et portant ce titre :

« L’obscurité »

https://horreurislamique.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

Or il est une phrase dans ce récit, prononcée par le Maître lorsqu’il essaye d’essayer à son ancien « disciple » la plongée brutale dans les ténèbres du désespoir qui est la sienne :

« le temps courait comme le feu dans l’herbe »

et de son aveu même « c’est le temps qui l’a vaincu », qui l’a vaincu spirituellement, c’est à dire en termes platoniciens « qui l’a fait régresser de la lumière à l’ombre », voir:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

De quel temps parle t’on ici ? du temps simplement vital, temps jugé (par les vivants) comme destructeur , temps auquel s’adresse (par la voix d’un personnage féminin) Lamartine en des vers merveilleux:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alphonse_de_lamartine/le_lac.html

« Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?….

….. » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux. »

Seulement il ne suspend rien, le temps, car comme le soleil brille pour tout le monde il passe pour tous…et quelques années après, si ce n’est quelques mois, les deux amants qui se promettaient un amour qui durerait l’éternité se retrouveront devant le juge des divorces accompagnés de leurs avocats, empêtrés dans le partage des PEA et le calcul des points de retraite…à moins, hypothèse bien pire encore, qu’ils ne finissent comme ce « couple » que le Maître montre au disciple dans le « logis » d’en face, lors de cette fameuse nuit d’initiation à l’enfer sur Terre, cette « femme » qui donne à manger à cet « homme » comme on donne à un chien…

mais laissons là les poètes et la poésie, car il existe un texte, la conclusion de « Raison et religion » où Brunschvicg aborde le « réel », en laissant tomber les imaginations réalistes d’un temps « méchant » et destructeur (qui sont à la base de la poésie comme de la religion, ainsi la divinité hindoue Kalâ le temps destructeur) en distinguant deux temps : le temps vital de la « poussée biologique » (poussée qui est aussi à l’oeuvre dans l’attrait sexuel) et le temps spirituel qui dépend de notre « effort de redressement »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

Ce texte de la conclusion, qui va de la page 200 à la page 209 du document Word, est un véritable miracle, il offrait en quelque sorte en 1939, alors que le monde là aussi plongeait dans la nuit, une planche de salut à ceux qui voulaient bien s’y agripper, plutôt que d’aller chercher le « réconfort » à l’église, ou, comme les personnages de Sartre, au bistro ou au bordel.

Il y explique la relation entre temps conçu comme seulement vital (ou, dans les fables religieuses, ou amoureuses,  comme « illusion d’éternité ») et « ténèbres intérieures » ou « obscurité » (menant à l’obscurantisme) page 206:

« Mais ce qui s’imagine au-delà des horizons terrestres ne s’étale-t-il pas encore dans l’espace, comme le temps de la vie future, à laquelle l’individu serait appelé par un démenti éclatant aux conditions de l’existence naturelle, est seulement un temps indéfiniment allongé, image évidemment décevante de l’éternité intrinsèque et véritable ? L’immortalité de l’âme ne se conçoit que dans la conception naïve, que dans l’illusion primitive, d’un temps qui serait un substantif, entité simple et homogène par rapport à soi. Pour nous le problème du temps, et particulièrement du temps religieux, se précise de façon toute différente. Le bienfait dont nous serons redevables à l’histoire même de l’éclectisme, c’est de nous mettre définitivement en garde contre l’obscurité née de l’interférence entre des mouvements inverses de flux et de reflux, allant tantôt de l’ancien au nouveau, du statique au dynamique, et tantôt, au contraire, revenant au statique pour tenter d’y appuyer le dynamique, pour faire rentrer, suivant la formule de Comte, la marche du progrès dans la loi de l’ordre. »

interférences qui sont celles de ces deux mouvements inverses, qui expliquent à peu près toute l’histoire de l’esprit humain : conversion par le progrès de l’ombre à la lumière rationnelle, régression de la clarté à l’ombre.

Or il existe une « méthode » permettant d’en finir une fois pour toutes avec la régression, et elle est expliquée page 207:

« Et ce qui est vrai du temps de l’histoire est à plus forte raison vrai du temps de la personne. Là aussi, chaque moment apparaît décisif, par cette option qu’il nous propose entre la poussée en quelque sorte rectiligne du temps biologique et l’effort de redressement qui est nécessaire pour nous arracher à la tyrannie inconsciente du passé. En nous retournant sur lui, en le reconnaissant comme passé, nous nous rendrons capable de le soumettre à l’épreuve du jugement, fondé sur l’enchaînement, de mieux en mieux établi à travers les siècles de notre humanité, entre les antécédents et les conséquents. »

C’est à chaque moment, à chaque instant, que le choix nous est donné entre la « porte étroite du royaume des cieux », axe vertical de la croix, axe de la montée vers l’Esprit, et la continuation de la durée dans « les eaux glacées du calcul égoiste et matérialiste ». Continuer comme avant est plus facile que l’effort viril du redressement, qui seul nous permet de sortir la tête de l’eau, en utilisant notre faculté de jugement, et en nous émancipant des croyances superstitieuses  de la foule sentimentale qui préfère prier.

Ce texte est une réponse aux facilités mythiques et poétiques qui se font jour dans le poème de Lamartine ou dans l’obsession du « voyage temporel » :un nouveau film, « Le projet Almanac », sur ce thème vient de sortir.

Mais jamais on ne pourra dépasser le film (en images fixées) de Chris Marker « La jetée »:

Chris Marker : la jetée

qui nous montre dans le « voyageur temporel » un homme obsédé par une image d’enfance, celle d’une femme entrevue par le petit enfant sur la jetée d’Orly qu’il « rejoindra » devenu un homme dans Paris détruit par la guerre nucléaire et objet d’expériences pour des savants (s’exprimant en allemand, comme c’est bizarre) qui veulent « trouver le salut de l’humanité en passant par le temps puisque l’espace est définitivement fermé ».

Mais lorsque le passé est compris comme passé, dans l’épreuve virile du jugement, ces rêveries infantiles sont définitivement écartées, et le « grand jeu » peut commencer.

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. »

Il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à sa condition d’homme : c’est à dire qu’il doit cesser dêtre un enfant en se réfugiant dans les fables primitives qui lui promettent un destin d’outre tombe, ou bien un bonheur éternel conçu de manière matérialiste, et ne doit avoir comme seul bouclier qui est aussi son arme que son « idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale« .

https://horreurislamique.wordpress.com/lhomme-occidental/

C’est à dire encore : homo occidentalis ne doit pas régresser au niveau d’homo islamicus ni d’homo credulus, et ne doit pas se cacher derrière les discours édifiants d’homo multiculturalis.

Car « la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante ».