Un, cent, mille livres

Brumes, blog d'un lecteur

Pilar Albarracín's 'Untitled' (2010) Pilar Albarracín’s ‘Untitled’ (2010)

Qui le niera ? La France s’endette. Chaque jour son gouvernement emprunte un peu plus, pour d’une main couvrir ses déficits et de l’autre rembourser sa dette. Même en consacrant toute son énergie et tous ses efforts à la réduction de ses dépenses, notre pays ne parvient pas à reprendre le chemin, sinon du désendettement, tout du moins de l’équilibre budgétaire. Ce problème est bien connu, répété, seriné, martelé, sur toutes les ondes et dans tous les journaux. Je ne développerai pas, la dette est le faix sous lequel nous succomberons, qu’importe la couleur des majorités parlementaires successives qui nous gouverneront. À mon échelle de modeste citoyen, par solidarité inconsciente (ou, susurreront les mauvaises langues, par inconscience solidaire), j’ai reproduit cette dérive comptable, dans un domaine très particulier, me tenant fort à cœur : les livres. Tel un vulgaire gouvernement de la Ve République, bien décidé à constituer…

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Premières conséquences de la doctrine d’African Spir

J’ai revu hier soir sur Paramount Channel le film de John Frankenheimer « Seconds » que j’avais commenté ici:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/07/19/john-frankenheimer-seconds-1966/

et admiré la scène (15 minutes après le début environ) où le banquier Arthur Hamilton se rend dans les locaux de la Compagnie et, après avoir refusé de signer le contrat, se trouve confronté au vieil homme (Will Geer) qui se révèlera être le directeur de la Compagnie, et qui le persuade de signer:

Ce personnage au regard si perçant et au sourire si inquiétant représente évidemment le Méphistophélès (Satan) du Faust de Goethe, sa stratégie est de persuader Hamilton de ce dont il est déjà convaincu au fond de lui même: sa vie n’a plus aucune valeur, il est déjà mort aux yeux de sa femme et de sa fille, à toutes les objections d’Hamilton (bateau pendant les vacances, prochaine promotion comme directeur général de la banque, etc..) le « vieux » a la réponse :

« Cela n’est rien..il n’y a plus rien…que du vent…cela n’existe plus »

Il a dû bien relire son Ecclésiaste (QOHELETH) avant…

Mais si l’on y réfléchit ne pourrait on pas étendre son « argumentation » un peu plus loin, à toute forme d’existence humaine ?

Et en arriver aux accusations radicales de Méphistophélès contre toute la création, destinée à être « raflée dans le néant »?
Ce que ne fait pas « le vieil homme » dans « Seconds »: nous sommes à New York en 1966, le diable est devenu entrepreneur et philanthrope, c’est ce qu’il dit à la fin du film et nous pouvons le croire sur parole: il a fondé cette « Compagnie » pour soulager la misère humaine, pas la misère matérielle car il ne s’adresse qu’aux gens riches, mais la misère « métaphysique » du « pauvre comédien qui se pavane sur la scène une heure durant et qu’ensuite on n’entend plus ».

Mais ce doux rêveur enregistre des échecs, de plus en plus nombreux sont les « clients » qui ne se plaisent pas dans leur nouvelle « incarnation », et ce pauvre diable est prisonnier de sa « création », il a maintenant un conseil d’administration, des sommes importantes sont en jeu, il ne peut pas démissionner purement et simplement.

D’autres rêveurs, plus ou moins doux, ont connu la même terrible situation : pensons à ceux qui, en 1981, voulaient « changer la vie », seulement c’est la vie qui les a changés, apparemment…pensons aussi à ceux qui en Russie, en Allemagne, voulaient créer un « homme nouveau »; seulement en guise de nouvel homme (dont parlait aussi Louis Claude de Saint Martin mais en un tout autre sens) c’est toujours le même misérable comédien qui se pavane sur la scène une heure durant, récitant son « histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ».

Nous voulons ici appliquer la méthode scientifique (si cela est possible, et quel que soit le sens réel de ces mots, qui reste à préciser) à la vie et au développement spirituels: nous utilisons les thèses philosophiques que nous étudions ici comme hypothèses, qui doivent être vérifiés. Seulement dans les sciences « dures » comme la physique, la vérification se fait de manière ultime sur les résultats numériques, quantifiables, des expériences.

Ce problème crucial devra être réglé en son temps: comme le « vieil homme » du film « Seconds » nous devons procéder par essais-tâtonnements-retours en arrière et apprendre de nos erreurs.

L’un des critères les plus importants de la « vérification » devra évidemment être, comme en physique d’ailleurs, le surcroît d’intelligibilité procurée.

Et si nous suivons, à titre d’hypothèse, la thèse d’African Spir, nous comprenons le « péché intellectuel et donc moral » du « vieil homme » dirigeant la Compagnie dans le film de Frankenheimer : si « le monde » et l’existence en ce monde est réellement une « anomalie », quelque chose qui ne devrait pas être, alors il est évidemment illusoire de vouloir artificiellement (et de manière immorale) d’existence en arrangeant un accident de manière à se faire passer pour mort.

Et d’ailleurs d’où viendra le cadavre que l’on retrouvera et prendra pour nous? Ici se trouve l’amorce de la fin absolument terrifiante et diabolique du film, qu’il est aisé d’entrevoir au début, mais c’est tout l’art de Frankenheimer de nous captiver assez pour nous empêcher de nous poser ces questions embarrassantes et si « techniques »..

Une telle « Compagnie » demeurera heureusement de la science fiction, par contre la « solution » trouvée par Jack Nicholson dans « Profession reporter » (se faire passer pour quelqu’un qui nous ressemble un peu et qui est mort dans la chambre à côté dans un hôtel perdu en Afrique) est de l’ordre du possible, quoique très improbable, mais elle se termine très mal dans le film d’Antonioni, mis à part le fait que cette fin donne lieu à l’un des plus beaux plan-séquence du cinéma, à égalité avec la fin de « Citizen Kane »: un meurtre qui se déroule sous nos yeux, mais où l’on ne voit ni n’entend rien.

Et la dernière phrase du film, prononcée par l’épouse du reporter joué par Jack Nicholson, devant le cadavre de son mari que la police lui demande de reconnaître :

« je ne l’ai jamais connu »

un peu la même chose que ce que dit la « veuve » d’Hamilton à…son mari mais qu’elle ne reconnaît pas car il a maintenant le corps de Rock Hudson et s’appelle ANTIOCHUS Wilson.

Ce qui est par contre humainement acceptable c’est de tenter d’améliorer sa vie personnelle en changeant de profession, en divorçant, etc…mais puisque « le monde est une anomalie » l’objectif ultime doit être d’en sortir.

Mais en sortir en quel sens? pas en un sens physico-matérialiste, car le monde est tout ce qui arrive, donc toute sortie en ce sens se produirait dans le monde, et ne serait pas une véritable sortie; à moins d’être la mort par suicide, mais cela signifierait que toute possibilité d’évolution spirituelle serait perdue, avec l’extinction de la vie.

Non, sortir du monde consiste en un « salut intellectuel » ( par la compréhension de ce qu’est l’anomalie en quoi consiste le monde, non par la prière dirigée vers un « Dieu » qui aurait créé le monde pour ses créatures), qui n’est autre que la « nouvelle naissance », une conversion à l’ordre de l’esprit et une victoire intérieure sur l’ordre de la chair qui est celui des guerres et des religions…des guerres de religions.

Aussi est il normal de vouloir améliorer et « changer » sa vie, mais en gardant en vue cet objectif ultime: la nouvelle naissance.

Autre conséquence de la pensée de Spir : le regard porté sur les religions et leur « Dieu créateur » ( ou leurs dieux)
Si le monde est une anomalie qui ne devrait pas être, il ne peut avoir été créé par Dieu, qui ne saurait donc être accusé du mal existant dans le monde.

Il ne faut pas non plus s’orienter vers une doctrine de type marcionite ou gnosticiste où le rôle de créateur du monde serait attribué à un « mauvais démiurge »: car ce serait attribuer au monde un statut de réalité substantielle.

La pensée de Spir, comme celle de Brunschvicg, conduit vers une révolution religieuse où le « Dieu d’En Haut », suréminent, qui est le Dieu créateur et transcendant d’Abraham, qui intervient dans le cours du monde qu’il a créé (mais en ce moment il est dans l’embarras, car il semble qu’il ait vendu deux fois, à deux peuples différents, une parcelle de terre appelée Palestine par les uns, ISRAËL par les autres) est remplacé par le « Dieu du dedans », Dieu de la réflexion qui n’intervient pas dans l’histoire, sauf par ce « mouvement que nous avons tous, théoriquement du moins, pour aller plus loin » dans la progression vers la sagesse.

La démocratie véritable, et la paix durable (en particulier au Proche et au Moyen Orient), à pour condition préalable ce remplacement du Dieu créateur et transcendant, « mensonge vital », se partageant en traditions ethniques rivales, par le Dieu de la réflexion.

Bien entendu ceci n’invalide pas mon soutien à ISRAËL, sur lequel je me suis déjà expliqué ici, et qui n’est certainement pas une approbation des pires fables de la Torah sur un mode réaliste qui serait un titre de possession de cette terre accordé par un Dieu intervenant dans l’histoire humaine.

Conception de Dieu dont Simone Weil a montré qu’elle conduit aux pires génocides.

Seconds (L’Opération Diabolique)

Un Strapontin en Enfer

Film de John Frankenheimer (1966), avec Rock Hudson, Salomé Jens, John Randolph, Will Geer, Murray Hamilton, etc.

Que feriez-vous si vous aviez la possibilité de tout reprendre à zéro et de démarrer une nouvelle vie? C’est la question que pose Seconds, un chef d’œuvre méconnu qui est devenu, par la force des choses, un film-culte. Plongée au cœur d’un film bizarre, étouffant, et dont onne sort définitivement pas indemne.

Le postulat posé par Seconds est très original: par le biais de la chirurgie esthétique, mais aussi grâce à un scénario malin où il ne faut pas trop chercher de vraisemblance, Arthur Hamilton, le héros du film, va avoir la possibilité d’endosser un tout nouveau physique, et de concrétiser ses rêves. Une mystérieuse société se charge d’organiser sa mort, puis sa renaissance. Mais, au final, on se rend vite compte qu’au-delà de l’apparence physique, la personnalité reste la même…

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African Spir: pensée et réalité

African Spir était l’un des philosophes les plus admirés par Brunschvicg et dans l’article suivant écrit il y a longtemps je montre que la pensée de Spir forme le lien entre celle de Brunschvicg et celle du philosophe-mathématicien Hoené Wronski qui est de nos jours plutôt étudié par les « ésotérismes » de tout poil que par les philosophes, alors que le wronskisme est un rationalisme absolu:

Spir, Wronski et Brunschvicg

mais il est vrai que raison supra mystique et folie infra mystique sont souvent proches en apparence, et il y a sur Wronski une anecdote savoureuse mais parfaitement réelle : il était réfugié politique en France et devait se rendre à Londres pour un congrès, mais ne pouvait quitter la France sans l’autorisation de la police, il en fit la demande et après une enquête minutieuse un inspecteur rendit un avis favorable et nota simplement pour justifier celui ci:

« Ce n’est pas un fou dangereux »

L’histoire a oublié le nom du policier mais retenu celui de Wronski, ne serait ce que dans le « wronskien » en mathématiques.

Le livre de Christian Cherfils sur « Wronski un essai de religion scientifique » qui explique le wronskisme de la pensée de Spir est ici:

http://rcin.org.pl/impan/Content/5906/WA35_13862_5015_Un-essai.pdf

Le livre principal de Spir est « Pensée et réalité » qui est sur le web:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69545q.pleinepage.r=spir+pensee+realite.f11.langFR

et aussi ici:

https://archive.org/details/penseetralitess00spirgoog

Au fond la pensée de base de Spir est très simple et se résout, comme celle de Platon, Brunschvicg, ou José Dupré, en un dualisme radical: le monde tel qu’il nous apparaît est une anomalie.

José Dupré affirme qu’il résulte de l’agression du « contre-être », qui se situe seulement au niveau phénoménal, pas au niveau ontologique, celui de l’Etre.

Brunschvicg affirme que « l’esprit ne répond que pour l’esprit, pas pour la matière ni pour la vie », ce qui signifie qu’il est absurde de vouloir expliquer la présence de la « forme d’extériorité » du monde.

C’est très bien expliqué dans cet article sur la pensée de Brunschvicg:

‘L’idéalisme critique de Léon Brunschvicg

Jean Piaget, disciple de Brunschvicg, identifiait Dieu à la norme de la Pensée.

C’est très proche de la notion d’Absolu chez Spir décrite page VIII de l’introduction à « Pensée et réalité »

« Nous ne pouvons reconnaître l’anomalie des choses et la nôtre que parce que nous avons la notion de la norme; nous ne pouvons penser au relatif ou au conditionné comme tels que parce que nous avons la notion de l’inconditionné et de l’absolu.

La notion de l’absolu est ainsi dans l’ordre de la pensée comme le soleil qui éclaire tout le domaine de la connaissance »

C’est aussi la pensée de fond de Descartes une fois le cogito découvert:

« J’ai premièrement en moi la notion de l’infini que du fini, de Dieu que de moi même »

et aussi de Wronski:

« C’est dans le degré plus ou moins élevé de la conscience de l’Absolu, c’est à dire de la faculté créatrice des conditions, que se trouve la véritable mesure de la grandeur humaine, de la distinction des hommes, des nations et des périodes historiques »

L’obscurité de Philippe Jaccottet : chapitre 1

Dans l’article précédent  j’ai mentionné quelques textes qui présentent des analogies avec « L’obscurité », mais aucun n’est à mon sens comparable en puissance destructrice: la nouvelle de Jaccottet nous place face au Mur, ou plutôt au gouffre, à l’Abîme du Temps, qui dans certaines Upanishads est considéré comme une divinité destructrice, Kâla.

Et le maître déclare explicitement : « seul le temps m’a vaincu ».

Dans « Le bleu du ciel » Bataille se présente (en le personnage de Troppman, qui parle à la première personne) comme « un idiot qui s’alcoolise et qui pleure » parce qu’une femme qui n’est pas son épouse l’a quitté; dans Bartleby nous avons affaire à un « pauvre personnage », ancien employé du service postal  des « lettres au rebut » , qui se laisse mourir de faim à l’hospice. Dans « Coeur des ténèbres » un européen, Kurtz, vit au milieu de la forêt en compagnie de tribus africaines qu’il se met peu à peu à soumettre à une dictature féroce et sanglante et perd toute humanité.

mais dans « L’obscurité » nous est présenté un homme, mi-philosophe mi-poète, qui s’achemine vers la Sagesse par une voie toute nouvelle, qui est marié à une femme qu’il aime et a d’elle un enfant, qui vit dans un cadre idyllique et a eu toute la gloire qu’il méritait mais y a renoncé de lui même parce que cela le freinait dans son ascension vers la Sagesse, un homme donc qui devait, aux yeux du « disciple », poursuivre une montée perpétuelle et ne jamais retomber, mais qui justement connait une chute d’une incroyable brutalité dans le désespoir.

Si celui là chute, alors c’est la vie spirituelle, et donc le sens même de l’évolution humaine, qui est niée dans son essence même.

Seul « L’arrêt de mort » de Blanchot, où un écrivain est mis par la mort elle même (d’une femme) en position de renoncer à son statut d’homme du monde pour faire son oeuvre, me semble être dans la posibilité de « dépasser » le défi de Jaccottet, mais je le laisse de côté provisoirement…

Cela dit, la réalité elle même nous empêche de sombrer dans le désespoir que pourrait provoquer le livre de Jaccottet chez des lecteurs pressés (trop pressés pour prendre conscience de la formidable victoire du disciple sur le nihilisme dans les pages finales, les plus belles de l’œuvre).

Nous avons l’exemple de Léon Brunschvicg en juin 1940, forcé de fuir son appartement par l’invasion nazie, et de vivre en exil et dans la clandestinité jusqu’à sa mort en janvier 1944.

Pas une seconde il n’a succombé au désespoir !

Voir:

Destin d’un philosophe sous l’occupation

Dans le chapitre 1 de « L’obscurité » le disciple, une fois revenu au pays, s’enquiert du maître, avec l’espoir secret de lui montrer que son élève l’a dépassé, mais tous ses courriers reviennent avec la mention « Inconnu ».

Il s’adresse alors à un vieux poète dont le maître admirait l’œuvre:

« Il laissa échapper un soupir qui me fit craindre de ne plus jamais revoir mon maître..il me dit ensuite, se rappelant qui j’étais, que mon maître avait abandonné sa femme et son enfant depuis plus d’une année; que c’était elle même, dans le pire désarroi, qui était venue le lui confier. Elle savait où il se cachait, presque totalement démuni d’argent, dans un misérable immeuble locatif de la grande ville où sa gloire avait brillé quelques temps; jamais il n’avait voulu la revoir, ni elle ni son fils, bien qu’il leur eût cédé presque tout ce qu’il possédait…elle lui avait affirmé que son mari avait été attaqué par le désespoir comme par une maladie, avec une incroyable soudaineté, mais sans jamais consentir à en parler avec elle, et qu’il n’avait pas tardé à disparaître comme ces chiens qui ne veulent pas être vus mourants »

Le disciple écrit alors à son maître, puisque le vieux poète lui a transmis son adresse, en lui disant qu’il est de retour et qu’il a hâte de le revoir.

« ‘Il me répondit le lendemain qu’il m’attendait chez lui à la fin du jour