Pourquoi je soutiens ISRAËL de manière inconditionnelle: quelques prolégomènes platoniciens et cartésiens

Ce blog est appelé « L’obscurité » en référence à un récit de Philippe Jaccottet :

http://lettres.spip.ac-rouen.fr/IMG/pdf/conf_jaccottet.pdf

et par extension vise à décrire la situation qui est celle de l’homme (et de la femme bien sûr) de notre époque, caractérisée par la désorientation de la pensée et de l’action qui est le contraire de l’intelligibilité radicale que visent la science et la philosophie.

Mais décrire ne serait rien si cela ne débouchait pas sur l’action, sur la conversion qui consiste à sortir de l’obscurité, à progresser de l’ombre à la lumière comme le dit Platon au livre VII de la République, voir:

http://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/09/bastide-et-la-notion-de-conversion-chez-brunschvicg/

« l’idée de conversion permet un accès direct au centre de cette pensée en éclairant du dedans les trois dimensions de la conscience philosophique, et en traçant ainsi la ligne de démarcation entre vrai et faux rationalisme, vrai et faux idéalisme, vrai et faux spiritualisme.

Vraie et fausse conversion correspondent aux deux mouvements que distingue Platon au livre VII de la République :

« les yeux sont troublés de deux façons et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité et par celui de l’obscurité à la lumière »

la vraie conversion est progrès de l’ombre à la clarté, la fausse est régression de la clarté à l’ombre.

La vraie conversion est celle qui nous situe dans l’intériorité réflexive authentique, en saisissant le cogito dans l’unité de la cogitatio, et nous fait coïncider avec l’acte de pensée dans toute sa fécondité , « produisant de lui même la vérité ».

la fausse conversion au contraire « cherche la vérité dans la mise en relation d’un Ego  supposé donné dans sa subjectivité pure, et de cogitata supposées données elles aussi, dans une extériorité radicale. »

Bref nous visons ici à accomplir l’oeuvre des Lumières que le grand Kant décrivait ainsi :

« Les Lumières sont la sortie de l’humanité hors de l’état de tutelle dont elle est elle même responsable »

tâche qui comme on le sait n’a pas été menée à bien par les Lumières historiques qui dans leur « profondeur vide » ont voulu ignorer les vraies Lumières, celles du cartésianisme du 17 ème siècle, et ont abouti à la piteuse médiocrité des contemporains « droits de l’homme », qui sont surtout le droit (en Occident « développé ») d’acheter la voiture que l’on veut, d’aller passer ses vacances où l’on veut, et d’avoir la sexualité que l’on veut, et de la boucler sur tout le reste, y compris lorsque l’on se rend compte que les divers « crédits à la consommation » contractés pour avoir les moyens d’exercer ses droits se révèlent très chers, impossibles à rembourser

Ce que nous cherchons c’est : sortir de l’obscurité, qui est ce que les religions mythologiques appellent l’enfer, et qu’elles situent « après la mort », mais l’enfer est bien ici et maintenant, je vous en donne ma parole, et nous y sommes plongés.

Et SATAN mon Maître (je plaisante je plaisante) dit fort justement dans l’un des plus beaux poèmes de langue anglaise: « Paradis perdu » de John Milton:

« Long et difficile est le chemin qui de l’enfer mène à la lumière »

ce qui confirme bien que l’enfer est le contraire de la lumière, soit l’obscurité, ainsi que ce que dit Platon : on passe de l’obscurité ou de l’enfer à la lumière par le long et difficile chemin de la conversion véritable, qui est tout autre chose que la conversion à l’une des religions existantes.

Seulement il y a des raccourcis, car le plus difficile dans ce long chemin est de trouver le seuil, l’entrée, sans se tromper et prendre une fausse entrée (comme par exemple l’entrée dans une secte) pour la vraie, et comme dit le Gardien dans Kafka :

« Cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je m’en vais et je ferme la porte »

Je considère que l’entrée universelle (pour tous les humains avec 0 gramme d’alcool par litre) sur le chemin qui mène à la conversion est l’œuvre de René Descartes, et ce n’est pas pour rien que Léon Brunschvicg appelle le « Discours de la méthode  » qui date de 1637 un « traité de la seconde naissance ».
Mais avant 1637 il y a la nuit de la St Martin du 10 au 11 Novembre 1619 et les « Trois songes » de Descartes:

Baillet 1691: vie de Monsieur Descartes, les trois songes

que je ne veux point commenter ici, j’y consacrerai un article spécial car ce n’est rien de moins que la possibilité de l’humanité par opposition à l’hominité qui a été enfantée au cours de cette « nuit d’amour », et Jacques Maritain me fait de la peine lorsqu’il note avec une ironie malveillante que l’essor du rationalisme occidental commence par un « épisode cérébral », il voulait dire un coup de démence, et il aurait pu ajouter (il le fait je crois) un épisode éthylique car Monsieur Descartes avait bu avant de se coucher un peu de vin en l’honneur de la St Martin, alors qu’il n’en avait pas bu depuis très longtemps.

« 0] Il nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s’étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable (j), il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu’il s’imagina ne pouvoir être venus que d’en haut…. »

mais je ne retiendrai ici que le troisième songe, plus calme que les deux premiers, et l’on notera que Descartes interprète lui même son rêve au cours de ce rêve lui même, il n’a pas besoin d’un psy ou d’une voyante, un « moderne » malintentionné dirait qu’il fait les questions et les réponses :

« Un moment après il eut un troisième songe, qui n’eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table sans savoir qui l’y avait mis. Il l’ouvrit et, voyant que c’était un dictionnaire, il en fut ravi dans l’espérance qu’il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d’où il lui était venu. Il trouva que c’était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus poetarum etc. /c/ (8) Il eut la curiosité d’y vouloir lire quelque chose et à l’ouverture du livre il tomba sur le vers « Quod vitae sectabor iter ? Etc. » (9). Au même moment il aperçut un homme qu’il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par « Est et non » (10), et qui la lui vantait comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu’il savait ce que c’était et que cette pièce était parmi les idylles d’Ausone qui se trouvaient (l) dans le gros recueil des poètes qui était sur sa table….

…. Il en était là, lorsque les livres et l’homme disparurent et s’effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. [4] Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que doutant si ce qu’il venait de voir était songe ou vision (12), non seulement il décida en dormant que c’était un songe, mais il en fit encore l’interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne voulait dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble, et que le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait en particulier et d’une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser (m), fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité (n) de l’enthousiasme et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes, continuant d’interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l’incertitude du genre de vie qu’on doit choisir, et qui commence par « Quod vitae sectabor iter ? », marquait le bon conseil d’une personne sage ou même la théologie morale (13). Là-dessus, doutant s’il rêvait ou s’il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l’interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l’enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non » /d/, qui est « Le oui et le non » de Pythagore (10), il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l’application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c’était l’esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe.  »

Ces quelques lignes sont tellement importantes pour le sort du monde et de la civilisation que j’ai honte de les traiter en quelque sorte par dessus la jambe:

1- Descartes décide (ce mot est important) au cours du songe même qu’il s’agit d’un songe et non d’une vision, ici se trouve la « ligne de démarcation » entre l’Orient et l’Occident, entre la nuit mystique des prophètes et la raison supra-mystique des mathématiciens et des philosophes, entre la « pensée » passive, féminine et lunaire, et l’émancipation virile hors des ténèbres de la sensibilité par la pensée solaire, active de la mathesis universalis.

Ce qu’il dit des poètes, même ceux qui ne font que niaiser, et des sentences mieux exprimées que celles qu’on trouve dans les écrits des philosophes s’applique à merveille à l’évangile ou au Tanakh (« ancien testament ») : Brunschvicg cite souvent l’Evangile, mais toujours des extraits de nature universelle, philosophique, jamais les passages mythologiques, qui ne concernent que la particularisme des « croyants ».

Il serait peut être temps de se rendre compte que l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont que des…testaments, rédigés par un mort qui est le Dieu d’Abraham.

Mais nous voulons le faire revivre en le « Dieu des philosophes et des savants », qui est l’esprit de vérité dont parle Baillet dans le récit ci dessus.

Les « Est et non », le « oui et le non », c’est ce que Badiou appelle un « point », une convocation devant le deux d’un choix crucial, qui se trouve déjà dans le Deutéronome et son « Voici, je place devant toi deux voies, celle de la mort et celle de la vie »

En termes scientifiques modernes, c’est le vrai et le faux, le binaire 0-1 de l’informatique.

Le « Quod vitae sectabor iter? » (Quel chemin suivrai je en cette vie?) c’est l’orientation dans le monde spirituel des idées, que la désorientation propre au nihilisme consumériste a oubliée : aujourd’hui, s’orienter veut dire choisir un métier pour avoir un salaire le plus élevé possible.

Quel est le rapport de ces prolégomènes avec ISRAËL ?

Il existe, mais cet article est par lui même assez long, et il se suffit à lui même.

Un mot encore : je sais bien que les féministes et les apôtres de la diversité seront choqués (sous réserve qu’il y en ait qui lisent ce blog) par mon opposition tranchée entre Orient et Occident, entre mystique féminine et lunaire et pensée rationnelle virile et solaire.

Mais ici nous parlons du monde de l’esprit où il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni noirs ni blancs, ni grecs ni juifs : ce monde où nous sommes tous des anges.

L’émancipation virile vis à vis des préjugés et des traditions, c’est pour tout le monde, hommes et femmes.

Et si l’homme est une femme comme les autres, la réciproque doit être valide.

Je ne puis résister à l’envie diabolique d’aggraver mon cas en citant le denier logion 114 (tiens, le nombre aussi des sourates du Coran) de l’Evangile de Thomas:

« Simon Pierre leur dit :
Que Mariam sorte de parmi nous, parce que les femmes ne sont pas dignes de la Vie.
Jésus dit :
Voici que Je l’attirerai
Afin de la faire mâle,
Pour qu’elle soit, elle aussi, un esprit vivant,
Semblable à vous, les mâles.
Car toute femme qui se fera mâle
Entrera dans le Royaume des Cieux.
 »

http://evangiledethomas.over-blog.com/categorie-621445.html

et aussi:

La ligne de partage des temps

Une réflexion sur “Pourquoi je soutiens ISRAËL de manière inconditionnelle: quelques prolégomènes platoniciens et cartésiens

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s