« The killing ». (1956) : du très grand Stanley Kubrick

Film complet en 5 vidéos, en version originale sous titrée en français:

Ultime razzia the killing de Stanley Kubrick

Même année que « Les sentiers de la gloire », et plusieurs acteurs communs aux deux films.

Cet article fait le rapprochement justifié avec Jules Dassin et le John Huston de « Asphalt jungle »:

http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/revues-presse/kubrick/kub-razzia1.html

La scène finale, où Johnny (Sterling Hayden, formidable) et sa maîtresse Fay tentent de fuir l’aéroport après que la valise des billets de banque se soit renversée sur la piste, est admirable en ce qu’on la voit de leur point de vue, observant dans la stupeur et le désespoir les deux policiers de l’aéroport s’avancer vers eux pistolet au poing:

Cela nous reporte à la scène du début où Johnny, qui vient de faire 5 ans de prison, explique à Fay, qui est follement amoureuse de lui et l’a attendu fidèlement ces 5 années, que cette fois ci ça ne va pas rater, ils seront riches pour prendre un nouveau départ.

Et il lui résume la situation des « complices », qui ne sont pas des truands mais ont un travail régulier.

Mais « ils ont aussi leurs problèmes »…

Marie Windsor joue comme à l’habitude un rôle de grue, mais là elle est particulièrement « soignée » dirais je : volage, cupide, menteuse, menant une vie infernale à son mari guichetier au champ de courses, et qui est à ses pieds, et la dernière phrase qu’elle prononce avant de mourir tuée par ce mari mérite d’être citée :

« Ce n’est pas juste…je n’ai eu que toi..tu es comme une blague pas marrante.. »

Enfin bref le mariage …

Et l’on comprend vite que. Marvin, celui qui finance, est un ivrogne détruit lui aussi par un mariage infernal, et que tous les autres sont poussés par la tragédie du malheur.

A partir de 1960 Kubrick traitera des thèmes plus, disons, « universels » (l’esclavage à Rome et la révolte de Spartacus, la guerre nucléaire, l’exploration de l’espace, l’ultra violence, les spectres, la guerre du Vietnam etc..) mais ne réussira jamais à dépasser le désespoir fondamental sur la condition humaine sensible dans les premiers films, « Fear and desire » compris.

Nous en comprenons, à mon sens, la raison dans « 2001 odyssée de l’espace » film tiré d’un roman fondamentalement athée, mais où Kubrick réintroduit une transcendance intervenant dans le cours de l’évolution pour le diriger vers un « but » évidemment incompréhensible.

Il réintroduit ainsi dans sa vision du monde un « ordre supérieur » qui n’est plus l’ordre de la charité de Pascal et Simone Weil, mais l’ordre de l’obscurité et de la terreur (le Dieu terrible de l’Ancien Testament).

Pourquoi n’a t’il jamais pu réaliser le film sur la Shoah qu’il rêvait de faire?

Parce que cet « ordre ténébreux » y devenait trop évident, il aurait loupé ses effets et n’aurait pu « surprendre ses spectateurs » comme à son habitude..et puis il avait peur, sans doute, d’affronter réellement les ténèbres….c’est bien naturel.

Aussi s’est il reporté sur le sexe et les Illuminati ( peut être ?) dans « Eyes wide shut », bref une obscurité d’opérette..

Mais j’ai appris de Brunschvicg et de José Dupré qu’il est immoral de vouloir réintroduire l’ordre de la charité ou un « analogon » de transcendance, après 1928, année de naissance de Kubrick et comme par coïncidence année de la dernière querelle de l’athéisme, celle de Brunschvicg venant plus d’un siècle après celle de Fichte:

‘La querelle de l’athéisme de Léon Brunschvicg

L’ordre de l’esprit, venant dépasser l’ordre de la chair qui est celui de « Fear and desire » ou « the killing », suffit…

Stanley Kubrick: les sentiers de la gloire (1956)

Un siècle après le début de la Première guerre mondiale, qui a provoqué de déclin semble t’il final et irréversible de l’Europe et de la France, il est bon de revoir ce chef d’œuvre antimilitariste de Kubrick, qui a été interdit en France pendant environ une vingtaine d’années.

En version française:

Partie 1:

http://www.dailymotion.com/video/x1a19ct_les-sentiers-de-la-gloire-path-of-glory-de-stanley-kubrick-avec-kirk-douglas-1957-partie-1_shortfilms

Partie 2:

http://www.dailymotion.com/video/x1a1ai6_les-sentiers-de-la-gloire-path-of-glory-de-stanley-kubrick-avec-kirk-douglas-1957-partie-2_shortfilms

En version originale sous titrée, en 6 vidéos:

http://www.dailymotion.com/video/x6n1iu_les-sentiers-de-la-gloire-1-6_shortfilms

(les liens pour les 5 vidéos suivantes sont dans la marge de droite)

La dernière scène est époustouflante, et déclenche une émotion rare: cette jeune fille allemande (jouée par Suzanne Christian qui allait devenir l’épouse de Kubrick) amenée devant un corps de troupe français hostile et qui arrive à les « retourner » en chantant une berceuse allemande…et ces hommes qui retournent à la boucherie peu après.

José Dupré parle de ce film dans « Vie de l’esprit et religions » page 196, en traçant un parallèle entre « cette énorme imposture de la trahison d’un martyr (Jésus) par le goupillon » et « cette autre mystification perpétrée par le sabre: qu’aurait dit le « soldat inconnu » enterré sous l’arc de l’Etoile à Paris, peut être un antimilitariste, un compagnon de ces victimes de la caste militaire commémorées par le grand cinéaste Stanley Kubrick dans son film courageux « Les sentiers de la gloire », ….qui après avoir tant souffert dans les tranchées se trouva forcé sans donner son avis de subir pour « l’éternité » les sinistres comédies politiciennes avec leurs défilés belliqueux ? Qu’aurait il dit de se voir comme Jésus pareillement récupéré ? »

Le grand Kirk Douglas né le 9 décembre 1916 avait 40 ans en 1956, il en a aujourd’hui 97 !!!

Il parle ici en 2011, à 94 ans donc, de Stanley Kubrick:

Kirk Douglas parle de Kubrick

Le théorème zéro de Terry Gilliam : QOHEN LETH = COHEN + QOHELETH

Voir le film ici en vf (en bas, choisir ok.ru)

http://sokrostream.biz/films/zero-theorem-20794.html

De nouveau je ne suis pas d’accord du tout avec ceux, assez nombreux, qui enfoncent le film:

http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/06/24/zero-theorem-un-retour-aux-sources-rate-pour-terry-gilliam_4443326_3246.html

lente et triste agonie artistique ? Quel excès !

Mais le pire est L’express:

http://www.lexpress.fr/culture/cinema/zero-theorem-egale-la-tete-a-toto_1553980.html

Je ne dis pas que c’est le film du siècle, ni même le meilleur film de Terry Gilliam mais de là à dire que le film vaut zéro…

Je ne comprends pas non plus ceux qui trouvent le scénario déconcertant ou incompréhensible, c’est très clair au contraire et pas vraiment original, mis à part qu’il s’agit de science fiction mais dont on observe les prémisses aujourd’hui dans ce que l’on appelle « réalité virtuelle »

Le sens de l’histoire est inscrit, ce que personne ne semble avoir remarqué (il est vrai qu’il n’est pas nécessaire d’être hébraïsant pour être critique cinématographique), dans le nom même du personnage principal joué par Christophe Waltz:

QOHEN LETH

(nom important puisqu’il est toujours obligé de l’épeler: Q sans U puis O H E N)

Ceci renvoie au mot hébreu COHEN (avec un Kaf : K) qui veut dire « prêtre »

Pourquoi le Q sans U au début ?

Pour évoquer un autre mot hébreu : QOHELETH (avec non plus un Kaf = 20 mais un Q = Qof = 100) qui est le titre d’un des livres sapientiaux de la Bible:

QOHELETH = L’ecclésiaste

dont le texte est bien connu, et paraît fort différent des autres livres de l’Ancien Testament, ce livre est ici:

http://www.info-bible.org/lsg/21.Ecclesiaste.html

« Paroles de l’Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem.
1.2
Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
1.3
Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?
1.4
Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
1.5
Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
1.6
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits.
1.7
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent.
1.8i
Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire; l’oeil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.
1.9
Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
« 

ce qui correspond bien à la personnalité dépressive, angoissée et solitaire du personnage du film, informaticien chargé par Mr Management (Matt Damon) de démontrer le théorème zéro : « il n’y a pas de sens à l’histoire de l’univers qui naît de rien et retourne à …rien »

En somme Qohen Leth représente le scientifique, »héritier » en une certaine mesure de l’homme de foi du Moyen Age comme du désenchantement del’Ecclésiate, il vit dans une église désaffectée parce que la science moderne au 17 eme siècle s’est effectivement constituée sur le socle du christianisme (L’évêque Copernic, Descartes le catholique fidèle) et Alexandre Kojève le philosophe athée et marxiste montre qu’elle n’aurait pas pu prendre naissance en climat juif, musulman, païen, chinois, ou hindou.

Mais la science née du christianisme se met aussitôt à détruire ce qui constituait le sens du monde pour les croyants, chrétiens ou non chrétiens, et aujourd’hui son œuvre est achevée : les « Grands récits » religieux, ou « émancipateurs » (marxisme) se sont effondrés, et l’homme occidental (comme d’ailleurs de plus en plus le non occidental) est dans un « état » analogue, plus ou moins, à celui de Qohen Leth dans le film de Terry Gilliam: on ne vit plus qu’au jour le jour, content si l’on a un « job » et si l’on est ainsi un instrument du « système » (Gestell), si l’on peut encore partir en vacances ou si la Bourse monte. Ou si une nouvelle guerre n’a pas éclaté pendant la nuit.

Il y a désormais un problème mondial de la fatigue disait Baudrillard il y a longtemps, dans « La société de consommation » il me semble; et le spectacle de la « société du spectacle » ferait mentir Brunschvicg, si celui ci n’avait pas précisé prudemment que l’Occident n’a jamais produit que de bien rares exemplaires de cet « homme occidental » qu’il décrit :

http://leonbrunschvicg.wordpress.com/about/

 

Peut on dire que le sens de l’existence a été suffisamment détruit, et qu’il faut maintenant le transformer ?

C’est en effet ce que j’affirme depuis longtemps et l’on s’en aperçoit si on lit les articles que j’ai consacrés les jours précédents au Colloque relations-objets: la science par elle même ne donne pas de sens (sauf à l’existence individuelle des chercheurs qui se consacrent à elle, et encore pas toujours), elle se contente de détruire les « faux » sens nés de la superstition.

Ajoutons tout de même que l’irruption de la science moderne en Europe, par le total bouleversement qu’elle a provoqué dans la conception du monde physique et de son échelle,  a fait mentir L’Ecclésiaste : il y a du nouveau sous le Soleil, même et surtout si l’on comprend « Soleil » à la manière des kabbalistes, comme la Sephira Tipheret dans l’arbre des Sephiroth.

Mais une religion enfin universelle PEUT naître sur les décombres des religions du « Dieu des guerres de religion », ou plutôt : pouvait naître, si l’esprit des philosophes-savants du 17 eme siècle, encore présent chez Einstein et Husserl, s’était maintenu, mais il a été remplacé par celui de la technoscience et du positivisme, puis par celui des managers et autres généraux.

Et Mr Management représente dans le film l’autre tendance, la tendance libérale anglo-saxonne, celle qui organise la désorientation de la pensée et le désordre (amoureux, politique, intellectuel) et la dérégulation parce que « grâce au chaos on peut gagner beaucoup d’argent ».

Il est significatif que Qohen Leth soit un informaticien, et non pas un mathématicien-physicien : il ne peut pas vraiment quitter l’esprit des anciennes religions pour celui du Dieu des philosophes et des savants, parce qu’il n’est pas un philosophe ni un savant, encore moins un philosophe-savant, dont le dernier exemplaire est Einstein.

C’est ce qui explique aussi les  » à peu près » philosophiques et scientifiques du scénario : le Big Bang tel que l’avait conçu l’Abbé Lemaitre n’est plus de mise il est remplacé par la cosmologie des fluctuations quantiques du vide…du vide quantique qui n’est pas le Néant.

Et tout le monde sait très bien, y compris le provocateur Terry Gilliam, que jamais un théorème ne pourra démontrer qu’il y a un sens à l’existence ou qu’il n’y en a pas.

Quant à la réalité virtuelle, il faut répondre à Matrix que Descartes avec son cogito nous a donné une base et un critère infaillible pour être certains que nous sommes réellement, et pas dans un monde virtuel, que nous ne sommes pas des cerveaux dans une cuve avec plein de fils branchés autour.

Le seul et définitif sens de l’existence, qui doit nous aider à nous orienter dans la pensée et l’action tant que nous sommes en vie, il a été dit selon moi par Léon Brunschvicg dans « Raison et religion » (1939):

« Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.… »

Qui aura su apercevoir cette unique vérité …et la mettre en application dans son existence…le voilà le seul sens possible de l’existence!

Et il réclame de rompre définitivement avec le Dieu des (guerres de) religions, ainsi qu’avec l’esprit de désorientation de tous les Mr Management.

Que ce soit l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire signifie que Dieu, le Dieu des philosophes et des savants, c’est uniquement cela : une obligation pour nous tous, si nous sommes humains, d’être fidèles à cette unique vérité divine.

Ce n’est pas une Shari’a, ou le menace de châtiments « après la mort » qui nous y oblige : c’est que Dieu est en nous cette obligation.

Seulement cette obligation consiste à être libre.

Ce n’est pas le Dieu d’Abraham-Ibrahim : il ne vient pas espionner par le trou de la serrure des chambres à coucher, il ne vient pas voir ce qu’il y a dans notre assiette.

Il n’intervient pas dans le cours du monde et de l’histoire , il ne prend pas partie pour un camp ou pour l’autre.

C’est à nous d’intervenir…une fois que nous avons compris l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire, et compris que notre liberté EXIGE que nous la suivions, cette vérité.

Or l’état de l’humanité montre bien que personne ne l’a suivie jusqu’ici…

Dieu des philosophes et des savants, non le Dieu d’Abraham-Ibrahim, Isaac et Jacob.

Le mémorial de Blaise Pascal

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Colloque relations-objets : les exposés des mathématiciens et des physiciens

Cette « extorsion d’un noyau d’univocité à l’équivocité du monde (phénoménal) », admirable formule de Badiou sur la science, science qui  n’ a pas pour but ni pour fonction ni pour « essence » d’inventer des téléphones, ou des tablettes toujours plus perfectionnés (encore que je sois moi même un véritable esclave de ma tablette) , elle a lieu selon moi dans, par, grâce à la mathématisation de la physique  qui a commencé avec les travaux de Copernic, Galilée, Newton (et, du point de vue philosophique, Descartes, encore que les travaux purement scientifiques de celui ci soient totalement, et heureusement, oubliés aujourd’hui). Et n’oublions pas les précurseurs directs de cette révolution de pensée, le cardinal Nicolas de Cuse notamment (Copernic était évêque il me semble, et Descartes un bon chrétien qui était habité par une crainte terrible de « causer du tort » à l’Eglise, aussi s’est il « modéré » sur certains sujets, mais pas du tout par peur d’être soumis à l’inquisition, par peur de faire du mal à sa chère Eglise)

Et Brunschvicg, qui appartient à la même lignée rationaliste et mathématisante (cartésienne et malebranchiste) que Badiou (par opposition à la lignée vitaliste de Bergson et Deleuze) a une formule saisissante et redonne à l’entreprise scientifique son véritable sens, totalement oublié aujourd’hui:

l’émergence de la physique mathématique, qui a tué et pris la place de l’ancienne physique aristotélicienne totalement infantile, constitue un changement d’axe de la vie religieuse

et cet oubli du sens véritable de la science est bien plus grave que l’oubli de l’être dont parle Heidegger, et explique la tragédie de l’humanité moderne, en une époque où depuis un ou deux siècles  la science est servante du Gestell, du Dispositif d’Arraisonnement technoscientifique (qui est le véritable moteur de la mondialisation).

Qu’est ce à dire : que la science serait une nouvelle religion ? évidemment non !

La science par elle même ne donne aucun sens à l’existence (à part un sens peut être à l’existence individuelle des chercheurs mais c’est de moins en moins vrai à cause de la compartimentation et de la spécialisation à outrance des travaux). Elle se contente de détruire les « pseudo-sens », ou simulacres de sens , issus de l’esprit superstitieux d’avant la science.

Ainsi, dans l’ancienne physique aristotélicienne, la fumée s’élève vers le ciel et la pierre retombe vers la terre pour « rejoindre leur lieu naturel ».

Bon sang mais c’est bien sûr ! il suffisait d’y penser !

Sauf que la terre est remontée au ciel, même dans l’Espace absolu et homogène de Newton, avant que celui ci ne cède la place en dernier lieu à l’espace-temps de la Relativité générale à partir de 1915 ; il n’y a plus ni pierre ni Terre, ni ciel, il n’y a plus que la géométrie de l’espace temps, mathématisation totalement « lumineuse » voire « illuminatrice » de la gravitation qui expliquait le comportement de la pierre et de la fumée. Car la géométrie est illuminatrice par elle même. Mais il n’y a rien de religieux dans la géométrie, sauf lorsque Brunschvicg déclare de manière provocatrice (ça fait partie de son charme) : « mon immortalité est mathématique ».

Le « changement d’axe » se situe à un niveau supérieur, celui de la philosophie qui est réflexion sur la science (et pas seulement sur la science d’ailleurs) : la réflexion est la seule méthode de la philosophie de Descartes, Spinoza, Maine de Biran, Lagneau, Lachelier, Brunschvicg etc…

Et c’est là ce qui remplace (ou devrait remplacer, si nous vivions dans un monde parfait) les anciennes religions qui TOUTES ne sont que des traditions ethniques (y compris celles qui se voudraient universelles, comme l’Islam : cette « universalité » là signifie simplement qu’elles veulent s’imposer par la force à toute l’humanité).

Il y a des religions (et hélas des guerres de religions, il y en a une qui fait rage en Irak actuellement) qui sont des traditions ethniques, et n’ont aucune valeur de vérité et ne sont donc ni vraies ni fausses: ce sont des sortes de « clubs » où l’on entre par la naissance ou la conversion, mais la différence est qu’il est plus difficile de les quitter. Si les religions ethniques acceptent de se limiter à leur place de particularisme ethnique sans valeur de vérité, aucune raison de les supprimer, elles doivent simplement accepter de laisser leurs adhérents libres de « changer de club » comme ils le souhaitent : si un musulman veut se faire chrétien parce qu’il veut goûter les bons vins,et la bonne charcuterie,  je ne vois pas au nom de quoi on devrait l’empêcher; et réciproquement si un juif ou un chrétien alcoolique veut se réfugier dans l’Islam parce qu’il pense qu’il lui sera plus facile de renoncer à l’alcool sous la surveillance des « frères et soeurs », libre à lui…

Par contre il n’y a qu’une seule mathématique, et donc une seule physique, et donc une seule science, universelle, valable pour tout le monde : ce n’est pas que des autorités religieuses vont décréter qu’il faut lapider ceux qui disent que 2 + 2 = 5, la vie se  charge de les punir car s’ils sont sincères dans leur rejet des mathématiques les plus élémentaires, la boulangère peut les tromper en rendant la monnaie et ils finissent dans la misère (façon de parler, j’adore les boulangères).

Les derniers « penseurs » qui affirmaient qu’il y a plusieurs physiques, et notamment une physique juive (mathématique)  et une physique « aryenne » (« intuitive ») vivaient en Allemagne dans les années 30, et la vie, ou plutôt la mort, s’est chargée de les corriger : et hélas de tuer des gens qui ne pensaient rien à propos de la physique, à Hiroshima, Caen, Londres, Dresde ou ailleurs.

Il n’ y qu’une seule physique possible, la physique mathématique (qui n’est ni juive, ni allemande ni arabe, ni chinoise, etc..), parce que c’est la seule façon possible d’extorquer, de cambrioler un  noyau d’univocité à l’équivocité du monde phénoménal, qui est « tout ce qui arrive » : l’arbre qui se situe là bas est différent pour chacun, selon ses goûts, son vécu, par contre lorsque nous parlons du tenseur de courbure, nous parlons de la même chose, où de significations isomorphes, ce qui veut dire que l’on peut se mettre absolument d’accord là dessus, en faisant des mathématiques.

Or l’univocité est nécessaire pour que tous les humains (potentiellement du moins) parlent d’une même chose, ou en tout cas soient assurés qu’il existe un domaine de connaissances où tout le monde soit assuré de se mettre d’accord, et soit assuré qu’il est impossible qu’il en soit autrement pour peu qu’ils réfléchissent.

Et c’est là une condition nécessaire ( qui n’est pas remplie dans le cas des religions existantes, qui devraient plutôt être appelées particularismes ethniques, même si je sais très bien que des gens d’une autre ethnie peuvent se convertir, pour diverses raisons, mais toujours sur un malentendu, à un noyau traditionnel ethnique initial) pour qu’il y ait vraiment une , la religion universelle, aux deux sens des mots religere et religare. Je fais ici allusion aux deux sens du mot « religion » selon José Dupré expliqués au début de cette page:

http://laviedelesprit.wordpress.com/la-foi-est-immorale/

Trois étages donc : physique comme connaissance de l’être du monde, mathématique comme assurant un discours univoque et absolument intelligible sur les expériences de la physique, et philosophie (ou métaphysique) comme réflexion sur les deux domaines précédents.

Or nous reconnaissons là les trois « sciences spéculatives » que Thomas d’Aquin distingue dans « Division et méthodes de la science spéculative » qui fait partie de l’Expositio super libitum Boethii de Trinitate, mais qu’il partage évidemment très différemment ; mais l’on se rend compte aussi de la « permanence » de cette division si l’on observe que le Colloque Relations-objets consacrait la matinée du 18 juin aux deux exposés de philosophes (Badiou et Charles Alunni), l’après midi du même jour aux exposés des mathématiciens, et la matinée du 19 juin à ceux des physiciens ; je n’ai pas pu assister à l’après midi du 19 juin, avec les exposés du musicien ‘français Nicolas et d’un sociologue, et j’en suis fort marri.

Or c’est un fait que les deux mathématiciens, René Guitart et Yves André, mettaient l’accent sur les relations plutôt que sur les objets, ce qui était aussi le cas pour l’exposé du physicien Laurent Nottale, et je voudrais juste montrer cela pour finir.

C’est évident pour Guitart qui prenait pour thème les relations sans objets, qui apparaissent partout dans la mathématique catégorielle, ne serait ce déjà que parce qu’on peut identifier un objet avec le morphisme identité qui lui est rattaché par les axiomes de la théorie. Mais aussi dans les catégories « supérieures » : 2-catégories, ..n-catégories, où les flèches d’ordre supérieur sont entre (n-1)- flèches.

Sur ce site Guitart explique entre autres sur des vidéos d’exposés précédents la notion d’autographes et d’autocatégories qui formait la plus grande partie de son exposé du 18 juin:

https://sites.google.com/site/logiquecategorique/autres-seminaires/ontologie-plate/20140313-Guitart

et il y a bien sûr sa page:

http://rene.guitart.pagesperso-orange.fr/publications.html

Les graphes mathématiques comme le nouvel objet des autographes peuvent être vus commes des foncteurs, c’est à dire des relations.

Yves André quant à lui signalait ce fait étonnant qu’il a fallu attendre la période vers 1820 à Paris pour que la mathématique s’empare de deux notions cruciales : celle d’action (d’un groupe sur un ensemble) dans la théorie de Galois qui est aussi une théorie des ambiguïtés (comme symétries) et celle de dualité (dans la géométrie projective de Poncelet).

Or la théorie des catégories permet de formaliser de façon très élégante est très simple : la catégorie duale d’une catégorie est la catégorie ayant les mêmes objets mais où l’on renverse le sens des flèches.

Il abordait ensuite la notion de co-action qui est la notion duale de la notion d’action et intervient dans la théorie des algebres, bi-algebres, algebres de Hopf et groupes quantiques.

Une action d’un groupe G sur un ensemble E est une flèche :

G x E ——> E

faisant correspondre à un couple formé d’un élément g de G et d’un élément a de E un nouvel élément de E noté ga, résultant de l’action de g sur l’élément a (par exemple si G est un groupe de symétries).

Une co-action est obtenue en renversant le sens de la flèche :

E ———-> G x E

Dans le cas des algèbres et co-algèbres, des bialgèbres qui sont à la fois des algèbres et des co algèbres voir, et des algèbres de Hopf qui sont des bialgèbres munies d’une opération « antipode » analogue à l’inverse dans un groupe:

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Bialgèbre

on a un produit tensoriel, plus général, et l’expression d’une co-action est de la forme:

A  ——->  A ⊗ M

et le second membre est généralement une somme complexe de produits simples qui n’a aucune interprétation « intuitive ».

Commentaire d’Yves André : on applique facilement les règles formelles de calcul, mais on ne sait pas ce qu’on fait , on ne comprend pas.

On comprend très bien ce qu’est une action, mais pas ce qu’est une coaction, on sait seulement qu’elle n’est pas du même ordre qu’une action ni non plus d’un « agir ensemble ». On a plutôt quelque chose qui est de l’ordre d’une « histoire » ayant mené jusqu’à un résultat.

Dans sa méditation sur ce qu’est une coaction Yves André se trouve mené à une autre notion d’ensembles que ceux de Zermelo-Fraenkel qui est retenue par Badiou, les ensembles « non bien fondés » d’Aczel, qui obéissent à un axiome dit d’antifondation où un ensemble peut être élément de lui même. Badiou tombe d’accord sur le fait que la coaction peut avoir un rapport avec ce qu’il appelle « évènement ».

On a donc là deux mathématiciens, qui sont tout à fait influencés par la doctrine de Badiou, où Platon voisine avec Parménide et Cantor, mais semblent  dans leurs travaux et leurs réflexions donner la prépondérance aux relations et aux catégories quand il s’agit de science (ils n’utilisent pas le terme « ontologie »).

Même conclusion avec le physicien Laurent Nottale dont l’exposé du 19 juin  matin « Relations d’échelle » m’a donné l’impression (si j’ai bien compris) que la relativité d’échelle (scale relativity), domaine de recherches qu’il a créé il y a plus de 30 ans et qu’il poursuit depuis, est tout autre chose qu’une théorie physique particulière : c,est une nouvelle forme de la physique, un peu comme la théorie des catégories est une nouvelle forme de la mathématique, et là aussi les objets cèdent la place  au profit des relations : il suffit de choisir le bon repère et la bonne « résolution d’échelle » pour faire disparaitre n’importe quel objet (c’est là me semble t’il l’analogue de la « dissolution » dont parlait Marie Anne Cochet), de même que le mouvement disparait dans le repère propre (selon l’expérience de pensée bien connue d’Einstein, dans un ascenseur en chute libre, il n’y a plus de force gravitationnelle).

Ces observations me confortent dans mon refus du partage entre univocité ensembliste et équivocité-localisation catégorique.

Il n’y a qu’une seule science qui est une science de relations, opérant par dissolution mathématique des illusions de « substances » (d’objets) dans le monde « sensible ». Et la théorie des catégories me semble le cadre adéquat, généralisant et « relevant » la théorie des ensembles, ou plutôt les théories des ensembles, pour cette dissolution et cette « extorsion d’univocité ».

 

Colloque relations-objets : Badiou, Wittgenstein et les structures

Tout ce genre de thèses (cf article précédent) provient de « L’être et l’événement 1 » écrit il y a une vingtaine d’années, et partant de l’identité entre ontologie et théorie des ensembles. Mais il s’agit de la théorie axiomatisée par Zermelo-Fraenkel plus l’axiome du choix (dite théorie ZFC), pourquoi celle là et pas une autre (comme les ensembles non standard, ou la théorie de Quine)?

Parce qu’elle sort directement, ou au plus près, des travaux de Cantor, et Cantor est une « belle pièce » propre à fasciner Badiou ainsi que tout le monde d’ailleurs: esprit profondément religieux, il finit sa vie « mal », en clinique psychiatrique (plus ou moins) parce qu’il se reprochait d’avoir « tué Dieu » en « disséminant » l’infini en une infinité de cardinaux infinis (l’échelle vertigineuse sinon sainte des Aleph de Cantor, à partir de Alephzéro le premier cardinal infini, l’infini dénombrable, celui des entiers « naturels » N, suivi de celui des réels R, etc..)

Or ceci est pain bénit pour Badiou, qui endosse cette thèse sans autre forme de procès pour démontrer enfin rigoureusement l’athéisme : l’Infini (depuis toujours nom de Dieu) est disséminé en un infinité d’infinis, il n’y a que du multiple pur, l’Un n’est pas, il « existe » seulement l’en une localisation errante : « il y a de l’un » à l’occasion du compte-pour-un ensembliste, qui est tout autant le compte-pour-un faisant tenir ensemble les objets et les flèches d’une catégorie, tenir ensemble en-un, en-une-catégorie.

Dans l’Etre et l’événement 2, sorti une dizaine d’années après l’Etre et l’événement 1 sous le titre « Logique des mondes », les topoi , et donc les catégories, font leur apparition sous la forme des Omega-sets (ou Omega-ensembles), Omega étant une algèbre de Heyting appelée par Badiou un transcendantal, contenant les valeurs mesurant le degré d’existence en un monde, et les topoi étant les faisceaux dont les objets sont les foncteurs de Omega vers la catégorie ENS des ensembles : c’est un topos comme il est bien connu. L’objet Omega généralise l’objet {0,1} des valeurs de vérité dans le cas « classique » (vrai ou faux) et comme la notion d’algèbre de Heyting généralise celle d’algèbre de Boole on a dans la plupart des topoi une logique « intuitionniste », pas forcément booléenne, la négation de la négation n’est pas forcément l’affirmation (ce qui veut dire que le tiers exclus n’est plus forcément vérifié).

Ainsi se poursuit le partage badiolien (ou Badiousien) entre l’ontologie comme théorie des ensembles et l’Etre pur, et les « mondes possibles », chacun correspondant à un topos dont la logique (intuitionniste) est celle de l’apparaître-en-ce-monde.

Une dérive du vocabulaire de Badiou est la suivante : quand il parle de l’accent mis sur les relation par la théorie des catégories (qui est propre à la science,as aux catégories seulement) il devrait employer le mot « relationnisme »; or je n’ai pas enregistré l’exposé, je ne me souviens plus s’il a commencé à employer ce mot, mais il est vite passé au mot « relativisme » qui est tout autrement connoté: « relativisme » renvoie à la diversité souhaitée des opinions, mais on parle de relativisme culturel qui place toutes les « cultures » sur un pied d’égalité voire d’équivalence , et il y a aussi le relativisme moral, qui coïncide souvent avec la fin de tout idéal moral.

Badiou cite le livre de J L Bell comme un exemple de ce « relativisme »:

« Toposes and local set theories: an introduction » (les hellénistes disent plutôt « topoi »)

que je n’ai pas trouvé sur le web, sauf sous une version plus courte:

Notes on toposes and local set theories

Il faudrait qu’il précise sur des exemples clairs en quoi Bell serait « relativiste », j’en suis donc réduit à des conjectures, mais prenons par exemple l’endroit à la fin où Bell cite l’exemple de ce qu’on appelle un « group object » dans une catégorie variable : dans la catégorie ENS c’est simplement un groupe, dans la catégorie MAN des variétés différentiables ( MAN est l’abréviation de Manifold= variété) c’est un groupe de Lie, ce sera un faisceau de groupes dans une catégorie de faisceaux, etc… : mais c’est là à mon sens une supériorité de la théorie des catégories, qui permet souvent un surcroît d’intelligibilité en permettant de relier des notions très differentes, ce qui n’est pas le cas ici puisqu’on voit facilement, sans les catégories, que la notion de groupe de Lie est liée à celle de groupe.

Même si la logique d’un topos est intuitionniste, plus forcément classique, même si une notion de structure change quand on la transporte d’une catégorie à une autre, il n’y a ici aucune équivocité, aucun relativisme.

Bell cite Wittgenstein, non dans le livre , mais dans les « Notes on toposes » , le document pdf  dont le lien est ci dessus, je ne la recopie pas, c’est en page 2 (en anglais).

De même N P Landsman cite aussi Wittgenstein en tête de son remarquable ‘Mathematical topics between classical and quantum mechanics », là encore je ne la recopie pas, car c’est en page 3 (en anglais toujours) du document pdf suivant de 4 pages :

http://sophia.dtp.fmph.uniba.sk/~bona/Landsman%20acknowledgement.pdf

Cette seconde citation, dont la fin est ici :

http://www.goodreads.com/quotes/543482-i-am-not-interested-in-constructing-a-building-so-much

est extraite des « Remarques mêlées », comme aussi la première (celle de Bell).

Or l’opposition que trace ici Wittgenstein n’ est pas du tout semblable à celle de Badiou entre univocité et équivocité ; elle est entre un « esprit », celui de l’Occident moderne, qui essaye de saisir le monde « dans sa périphérie en construisant des structures de plus en plus complexes (celles des mathématiques, explicitées par la théorie des catégories qui sont appelées aussi « espèces de structures »), et un second « esprit », méditatif, celui qui privilégie Wittgenstein, qui tente de saisir le monde « en son centre », « en son essence ».

Le premier esprit s’agite, « ajoutant une construction à une autre », passant d’une forme à une autre, le second « reste tranquille où il est et ce qu’il tente de saisir est toujours la même chose ».

En se reportant à la seconde citation, celle de N P Landsman, on voit que le premier esprit, que nous pourrions dire « scientifique moderne » tente de construire de plus en plus de « buildings »; le second esprit, celui de Wittgenstein, s’occupe plutôt de la fondation de ces buildings.

On voit ci un réseau complexe de différences et de similitudes avec les propos de Badiou : le second « esprit » de Wittgenstein, celui qui reste fixé sur un objet unique, est d’une certaine manière proche de celui de l’ontologie et de l’univocité de Badiou, sauf que pour Badiou cet esprit est celui de la mathématique (des ensembles) et de la science qui « tente d’extorquer au monde et à son équivocité un noyau d’univocité ».

Par contre Wittgenstein rejette en bloc la science, les structures mathématiques et l’Occident, caractérisés selon lui par le premier esprit qu’il méprise.

Or Badiou parle souvent de Wittgenstein mais pour s’opposer à lui, tout au moins au second Wittgenstein, celui des « jeux de langages », du relativisme anglo-saxon donc. Et il en a parlé encore dans son exposé pour signaler que le second Wittgenstein « n’aimait pas beaucoup les mathématiques » et que la seule solution pour contrer ce relativisme wittgensteinien et la « désorientation » qu’il induit est d’accepter sa thèse à lui Badiou : la mathématique est l’ontologie, elle n’est pas un jeu de langage comme les autres, et c’est la seule façon d’expliquer la possibilité de la science : « la Nature est un livre écrit en langage mathématique » (Galilée) ou « n’accepte de se laisser interroger et de répondre que par l’intermédiaire des mathématiques » (Brunschvicg)

J’ai déjà dit ce que j’en pense, et il est évident que si je me réclame du spiritualisme brunschvicgien je ne puis adhérer à la dialectique matérialiste de Badiou, ni non plus à l’esprit « oriental » et souvent mélangé d’allusions mystiques de Wittgenstein.

Mais il me semble que les problèmes et apories sont explicités, reste à les résoudre et à sauver, sinon le monde, en tout cas les intellectuels qui surnagent au naufrage en haute mer du bateau de Neurath qui symbolise la « civilisation moderne », celle que méprise Wittgenstein.

Cela dit, « se réclamer de Brunschvicg » cela tient à une strate fondationnelle qui est méthodologique, comme chez Descartes:

– « ce qui est vrai, c’est ce qui est vérifié » (donc vérifiable, donc réfutable) : la tragédie du maître dans « L’obscurité » c’est qu’il s’était « payé de mots », et Alain Tête termine son livre « Contre Dieu » par:

« Croire en Dieu c’est croire aux mots »

Vérifier, cela signifie : ne plus croire aux mots sur leur belle mine

– « remplacer les thèmes d’imitation par les versions originales »

Remâcher, ingérer, digérer, assimiler etc…ne pas répéter les formules toutes faites, et élargir : par exemple Brunschvicg mort en 1944 n’a pas pu connaître la théorie des catégories née en 1945, « Les étapes de la philosophie mathématique » doit donc être poursuivi et complété.

Sortir définitivement de l’obscurité, de l’état de tutelle où est placée l’humanité par sa propre faute ( pas par une Idole « qui guide et égaré qui Il veut ») c’est vérifier sans cesse.

Et pouvoir dire (version originale) à tout moment : « c’est moi qui pense et dis cela et voici pourquoi »…

et faire ce qu’on dit bien entendu….

Colloque relations-objets : théorie des catégories et théorie des ensembles

Je voudrais compléter mon résumé (vraiment résumé !) de l’exposé de Badiou le 18 juin en abordant certains aspects plus mathématiques, sans aller jusqu’à dire « techniques », et en faisant allusion à d’autres exposés de ce jour là et du lendemain matin (pour des raisons de facilité de lecture, cela sera scindé en trois articles)

Pour les « working mathematicians » l’affaire est vite réglée : la théorie des catégories reprend et élargit la théorie des ensembles puisqu’un ensemble n’est qu’une catégorie où il n’y a pas de flèches entre les objets, qui sont les « éléments » de l’ensemble. Réciproquement un « élément » d’un objet O d’une catégorie est une flèche allant de l’objet terminal de la catégorie vers cet objet:

1 ————> O

Il faut donc qu’il y ait un objet terminal, ce qui est le cas dans toutes les catégories munies de « limites » et « colimites », en particulier les topoi.

Un topos notamment est une catégorie se comportant « de façon analogue » à la catégorie ENS des ensembles (où les ensembles sont les objets et les flèches sont les fonctions entre ensembles), catégorie qui est le premier exemple d’un topos.

Pour la plupart des « working mathematicians », notamment ceux qui travaillent dans la finance, l’affaire est encore plus vite réglée : ils font des « mathématiques réelles » , s’occupant notamment à résoudre des problèmes se posant aux ingénieurs ou aux traders, jamais de ces « mathématiques fondationnelles », les laissant aux logiciens, enseignants ou philosophes.

Pour ma part je me méfie énormément et même refuse le schéma simpliste qui pourrait résulter d’une compréhension hâtive des propos de Badiou, et que ses formulations tendraient à encourager: à savoir que la théorie des ensembles est l’ontologie, le discours sur l’être caractérisé par l’univocité, et que la théorie des catégories serait la « mise en équivoque de cette univocité par localisation ».

Ainsi sur un axe unique la théorie des ensembles serait du côté de l’Etre et de son univocité, du côté de Platon et de Parménide, la théorie des catégories du côté du monde (et du discours sur l’être du monde qui est la physique), de l’équivocité qui le caractérise , du côté d’Aristote et d’Héraclite. Mais la théorie des catégories est tout autant scientifique, mathématique, que celle des ensembles, et si la Science est bien (formule admirable de Badiou) une extorsion d’un noyau d’univocité à l’équivocité du monde, on ne voit pas pourquoi la théorie des catégories serait du côté de l’équivocité.

D’ailleurs Badiou reconnaît que la théorie des ensembles se ramène à une et une seule relation : la relation d’appartenance d’un élément à un ensemble.

Donc la théorie des ensembles est tout aussi relationnelle que celle des catégories.

Si la notion de relation est prédominante c’est parce que la science est science des relations comme le dit Brunschvicg ainsi qu’Einstein ou récemment Michel Bitbol. Marie Anne Cochet parle de la physique comme dissolution des apparences de substances (d’objets) réelles en entités mathématiques : ainsi en mécanique quantique les espaces abstraits de Hilbert remplacent l’espace euclidien de Newton.

Mais la difficulté et l’obscurité vient de ce que Badiou passe continuellement et sans le dire d’un plan à un autre : que les relations mondaines, sociales, entre êtres humains soient caractérisées par l’équivocité et l’ambiguïté (comme le montre « La règle du jeu » de Jean Renoir) c’est un fait.

Par contre une relation en mathématiques est définie sans ambiguïté et de manière rigoureuse, et cette définition peut être de type ensembliste : une relation binaire définie sur un ensemble E est un ensemble de couples d’éléments de E, c’est à dire une partie du produit cartésien E x E.

« The two faces of January » de Hossein Amini : époustouflant, génial, bouleversant.

Dans l’ombre de plein Soleil

Je ne suis pas d’accord du tout avec cette critique sévère du Figaro.

Ce qui est vrai c’est que le film de Hossein Amini est adapté d’un roman de Patricia Highsmith comme « Plein soleil » de René Clément et comme « L’ami américain » de Wim Wenders (tiré de « Ripley s’amuse »), et ces trois films excellents soutiennent la comparaison.

Mais la spécificité du film de Hossein Amini est l’allusion permanente à la mythologie (normal on est en Grèce puis en Turquie pour la fin du film, d’une beauté et d’une qualité d’émotion surprenantes).

Les deux faces de Janvier (January) sont celles du dieu Janus, célébré par Ovide au début des « Fastes »:

Ovide : Les Fastes

« Mais comment parlerai-je de toi, Janus à double forme? [1, 90] la Grèce n’a aucune divinité qui te ressemble. Dis-nous donc pourquoi, seul des immortels, tu vois en même temps ce qui est devant toi et ce qui est derrière. Tandis que, mes tablettes à la main, je roulais ces questions dans mon esprit, une lumière éclatante se répandit dans ma demeure, [1, 95] et, soudain, je vis paraître devant moi le saint, le merveilleux, le double Janus! Immobile de stupeur, je sentis mes cheveux se dresser d’épouvante; un froid subit glaça mon coeur. Le dieu, tenant dans sa main droite un bâton, une clef dans sa gauche, [1, 100] m’apostrophe en ces termes: »

Disons qu’ici Tom Ripley, le personnage favori de Patricia Highsmith, apparaît avec deux visages : celui de Rydal l’étudiant qui escroque des étudiantes, (Oscar Isaac) et celui de Chester Mc Farland (Viggo Mortensen) qui, plus âgé, escroque en grand des gens qui placent leur argent par son intermédiaire.

Deux imposteurs donc (c’est là l’essence de Tom Ripley) déçus par leur père, et Rydal reporte sa haine sur Chester qui ressemble un peu à son père haï. il va essayer de lui voler sa femme, nouvel Œdipe donc qui veut tuer papa et coucher avec maman..il faut dire que maman (Kirsten Dunst) est bien belle…et papa est méchant et indigne, il rend maman malheureuse…

Seulement elle va mourir, et les deux hommes vont s’affronter à mort, jusqu’à la fin si belle, si poignante, que je ne la dévoile pas ici…j’en suis sorti les larmes aux yeux.

Pourquoi le choix des années 60 ?

Parce que le livre a été écrit à cette époque, et puis parce que c’est la dernière décennie assez proche de la guerre 39-45: les USA étaient encore le leader du « monde libre », et la guerre froide créait une sorte d’équilibre, bref les positions étaient claires, figées, dans une sorte de fausse clarté , mais en 1962 le monde est passé comme on le sait maintenant à deux doigts de la guerre nucléaire.

Les américains n’ont pas de mythologie (leur seule mythologie propre est le western qui ne peut guère concurrencer les dieux grecs), les européens en ont une mais ne la comprennent plus.

Les pays d’islam comme la Turquie où s’achève le film ou l’Iran d’où est originaire Hossein Amini entretiennent encore un autre rapport envers le passé anté-islamique.

Or les forces liées aux « constellations psychiques » que sont les anciens dieux n’en continuent pas moins à jouer à l’intérieur du cœur humain: le père (humain) que rejettent Rydal comme Chester renvoie dans la mythologie grecque au Père qu’est Zeus-Jupiter, le plus ridicule de tous les dieux , représenté comme un violeur compulsif (Europe violée par Zeus prenant la forme d’un taureau) mais craignant la jalousie de son épouse Héra-Junon. Bref un pauvre type, et j’approuve entièrement la mythologie ici, comme lorsqu’elle ridiculise Mars-Ares continuellement cocufié par sa femme Aphrodite-Vénus déesse de l’Amour, dégradée de nos jours ( et là le christianisme est coupable) en les « Vénus des carrefours » que nos vertueux socialistes veulent faire disparaître (seulement ils y échoueront comme leurs prédécesseurs puritains car les »Vénus des carrefours » ont quitté les carrefours et travaillent maintenant en appartements)

Mais Zeus est aussi le père d’Athéna (« sortie de la cuisse de Jupiter ») liée à la Sagesse qui est donc la seule véritable déesse des européens depuis 5 siècles sous la forme de la philosophie, tradition de la critique de toutes les traditions et mythologies (je m’excuse auprès d’Aphrodite que j’admire aussi beaucoup seulement comme dit l’évangile réinterprété par Brunschvicg : « on ne sert pas deux maîtres à la fois », en l’occurrence deux maîtresses)

Brunschvicg montre aussi que dans le système chrétien, réinterprété et transformé par la philosophie, la paternité d’Athéna par Zeus devient celle du Fils-Sagesse-Logos par le Père-Puissance et que toute la philosophie (idéaliste) consiste à refuser de servir le Père et à suivre uniquement le Fils-Sagesse.

Seulement ce que nous révèle entre autres le film de Hossein Amini (et sa fin bouleversante qui se passe à Istambul) c’est que le rejet du Père ou du père (humain) c’est à dire de toute limite aux désirs par les occidentaux modernes et désenchantés que nous sommes n’a rien à voir avec la Sagesse et la philosophie qui devrait pourtant être notre seule tradition si nous étions fidèle à l’esprit européen : la vérité sur nous est dite par Chester à Rydal dans un café d’Istambul : « une fois que l’on a perdu tous ses rêves et tous ses espoirs, il n’y plus que la mort, sauf si l’on rencontre la femme qui était la mienne et que tu m’as prise et qui seule pouvait me sauver »…

Une autre version de la fin de Faust: « L’éternel Féminin nous entraîne vers le Haut »

(Que des producteurs de films pornographiques pourraient interpréter d’une manière encore plus dérisoire que Chester, mais j’ai de la pudeur et je n’en dirai pas davantage)

Ici c’est un autre mythe qui nous apprend la raison profonde de cette chute de l’homme occidental faustien :celui de Narcisse bien sûr qui amoureux de son image reflétée dans l’eau et se penchant pour l’embrasser tombe dans le fleuve..autoérotisme !!!

Mais quel mythe pourra nous apprendre cette vérité profonde : que ni la Femme ni l’Amour ne pourront nous sauver des Ténèbres ?

Peut être « L’obscurité » de Jaccottet comme je l’ai déjà expliqué (le maître à trouvé cette femme et cet amour dont nous rêvons tous, avouons le) ?

Nous avons appris que les femmes sont comme nous dans les ténèbres (regardez toutes ces bellles blondes germaniques qui adoraient littéralement leur dieu Hitler de 1933 à…disons 1942?), quoique d’une autre manière peut être?

Donc résumons : nous sommes tous des imposteurs, et il nous faut tourner le dos à la belle Aphrodite pour suivre la sévère Athéna…pas facile je le sais bien ..et je n’ai pas la méthode pour y parvenir, il nous faudrait ici un nouveau Descartes.

Si du moins nous voulons sortir de l’obscurité ?

Peut être en tout cas pouvons nous ainsi comprendre le sermon, cité par Suzuki dans « Essais sur le bouddhisme zen ») ou un Maître dit que le Zen est « apprentissage dans l’art de cambrioler »), ou bien ce développement extraordinaire d’Alain Badiou au colloque « relations-objets » dont j’ai parlé dans les deux articles précédents :

« La science est une extorsion (un cambriolage) d’univocité au plan de l’Etre et des Formes, des Idées, ou plutôt d’un noyau d’univocité à l’équivocité qui est la loi du monde des phénomènes et des relations »

Or cette extorsion n’est possible, comme l’affirment et Badiou et Brunschvicg, que par la mathématisation de la physique depuis Copernic, Galilée et Newton.

Et si la mathématique n’est qu’une technique, ou un jeu de langage parmi d’autres, la science n’est pas supérieure à la mythologie, Athéna n’est qu’un vain songe et nous restons prisonnier d’Aphrodite (belle geôlière certes) mais aussi du Père qui ne s’appelle plus Zeus mais ALLAH..

C’est peut être pour cette raison que « The two faces of January » se termine à Istamboul ?

Un film en tout cas qui nous entraîne fort loin…sinon vers En Haut comme l’Eternel Féminin.

L’exposé de Badiou : objet comme forme de l’être et relation comme forme de l’existence

Ce matin à 10 heures à l’ENS rue d’Ulm:

http://www.ens.fr/actualites/agenda/article/colloque-relation-objet

dans mon article précédent annonçant ce colloque j’en étais resté à l’opposition Platon-Aristote dans la distinction entre les deux types de mentalité que je caractérisais comme idéaliste-réaliste, ou comme axe entre science des relations et mathemata et métaphysique des logoi, mais ceci n’est qu’un des deux axes d’une croix (il faut toujours préférer la quaternité de la croix, ou le sénaire de la sphère, à la pure opposition binaire), le second axe opposant Parménide à Héraclite.

Or Badiou semble placer Parménide avec Platon, et Aristote avec Héraclite, il escamote donc la croix et l’aplatit sur un seul axe, et ceci ne va pas de soi, pour moi. D’autant plus que la théorie mathématique des catégories est placée plutôt du côté aristotélicien, heraclitéen, relativiste, naturaliste, celui de l’apparaître en un monde, du phénoménal, et la théorie des ensembles du côté de l’ontologie, discours sur l’être, c’est à dire pour un platonicien sur les Formes, les Idées : l’ontologie ne peut être que formelle, comme l’avait découvert Husserl, et l’ontologie c’est pour Badiou la mathématique, depuis « L’être et l’événement ».

Et il a une formule saisissante en convoquant devant un choix là encore binaire : si l’on refuse d’accepter que l’ontologie soit la mathématique, alors on doit accepter la thèse de Wittgenstein sur la mathématique comme jeu de langage, et dans ce cas il n’y a plus de science, car n’importe quel autre jeu de langage (comme le mythe) doit aussi être accepté comme égal à la science.

Ce qui est aussi la thèse du célèbre « Hamlet´s Mill » de Giorgio de Santillana, que l’on peut lire ici:

http://www.bibliotecapleyades.net/hamlets_mill/hamletmill.htm

c’est à dire un site consacré aux complots et autres illuminatis, pas précisément un site philosophique.

Il doit donc y avoir un autre choix, je le place du côté de l’Un et de l’hénologie, mais je ne dispose pas d’une formulation rationnelle qui aille plus loin que les premiers paragraphes de « L’être et l’événement » : la localisation errante de l’Un dans le « il y a de l’un » du compte-pour-un ensembliste.

Je dois reconnaître que les thèses de Badiou sont ici très fortes, servies par une maîtrise philosophique et mathématique impressionnantes, et ceci me gêne car Badiou se situe pour moi dans la complicité avec le Mal : marxisme, maoïsme, antisionisme, complaisance à l’égard de l’Islam. Par contre j’approuve évidemment son attitude vis à vis de l’Occident nihiliste (enténébré) et de la farce des droits de l’homme et de la pseudo-démocratie.

Et je dois avouer ici avec une grande honte qu’en 2003 j’étais partisan de l’intervention américaine en Irak. On en voit le résultat aujourd’hui.

Pour Badiou, comme pour Lavelle dans « De l’être » , le concept d’être est univoque, alors qu’au livre Gamma de la métaphysique Aristote affirme l’equivocité de l’être : « être se dit en plusieurs sens ». Deleuze, qui n’est pas platonicien, admet aussi l’univocité de l’être.

Badiou continue en remarquant que l’équivocité est la loi du « monde », c’est à dire des réseaux relationnels: il y a donc là encore deux pôles, le monde et l’être, et la libération vis à vis du monde par une vérité (« la vérité vous rendra libre » a dit quelqu’un d’autre que Badiou) passe toujours par un rapprochement du pôle « être » par un accroissement d’univocité, et un affranchissement de l’équivocité propre à la vie « du monde ».

Une vérité amené toujours de la violence, des bouleversements : rupture du train train quotidien du monde où chacun a sa « place » et ne doit pas en sortir.

Et il a une formule saisissante : la science est une extorsion d’univocité (c’est pour ça qu’elle est toujours mathématisée) , d’un noyau d’univocité dans l’équivocité propre au monde des opinions et à son relativisme: une Idée est chez Platon ce qu’il y a d’univoque dans l’exercice de la pensée.

Le trajet de Badiou se décrit en trois stades:

– univocité de l’être (ligne platonicienne rationaliste et mathématisante, par opposition au vitalisme de Bergson et Deleuze). Mais cette univocité est in objective, formelle, structurale. L’être est Forme, multiple sans qualité, l’ontologie discours sur l’être en tant qu’être est donc la mathématique des ensembles.

– s’introduit alors la différence des mondes, alors que la mathématique est pensée univoque des formes, la physique est pensée de l’être du monde. Il y a mise en équivocité de l’univocité par localisation, et ceci se fait dans la théorie des catégories, qui est en position dialectique avec celle des ensembles : chacune a besoin de l’autre

– un objet (de la théorie des catégories) est une forme multiple en tant qu’elle apparaît dans un monde, ou : un objet existe en tant qu’il fait exister une forme dans un monde.

La mathématisation est stigmate de l’être : d’où sa nécessité pour la science, libération qui signe un accès à la part d’être du monde

Colloque relation/objet 18 et 19 juin 2014 ENS Ulm

http://www.ens.fr/actualites/agenda/article/colloque-relation-objet

 

http://www.pensee-sciences.ens.fr/spip.php?article127

 

La théorie des catégories apparue en 1945 formalise évidemment ceci : les objets sont…les objets, et les morphismes sont les relations.

Et comme de juste pour une théorie scientifique, le rôle prépondérant appartient aux relations, les objets peuvent d’ailleurs être « identifiés » à leur morphisme identité qui de par les axiomes existent pour chaque objet.

Cliquer pour accéder à 20111012categoriesMSSCI.pdf

Cliquer pour accéder à ens-cat.pdf

voici ce qu’en disait Badiou il y a 20 ans :

http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/93-94.3.htm

 

Et Brunschvicg (qui n’a pas vécu assez longtemps pour voir apparaitre la théorie des catégories):

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

 

« Aussi bien, et l’on devra s’en laisser convaincre par les premiers chapitres de notre ouvrage, l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la République platonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysique aristotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycée apporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός.  »

 

pour tout savoir sur la théorie des catégories, qui n’est donc autre que la théorie générale des théories scientifiques, commandée par le premier type, platonicien, idéaliste, de structure mentale (le deuxième type pouvant être nommé « aristotélicien », ou « thomiste », ou réaliste, ou ontologicien, etc…) un grand bouquin de plus de 500 pages :

« Abstract and concrete categories »

 

Cliquer pour accéder à acc.pdf

 

ou

 

https://archive.org/details/Jiri_Adamek_Horst_Herrlich_George_E_Strecker__Abstract_and_Concrete_Categories_The_Joy_of_Cats

 

ou

 

http://www.tac.mta.ca/tac/reprints/articles/17/tr17abs.html

 

« Ethan Frome » d’Edith Wharton: lorsque la tragédie de la vie est dépassée par la dérision et l’horreur d’être

On apprend toujours quelque chose à l’émission du samedi matin de Finkielkraut , et oserais je dire surtout quand le thème n’implique pas de parler d’immigration, d’identité française malheureuse, d’Islam, de Heidegger ou de Hannah Arendt.

Ce matin l’émission était consacrée au roman « Ethan Frome » (aussi intitulé « Sous la neige ») d’Edith Wharton:

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-ethan-frome-roman-d-edith-wharton-2014-06-14

J’avais déjà entendu parler de ce livre chez Finky, mais ce qui a été dit ce matin m’a tellement bouleversé et impressionné que j’ai entrepris des recherches sur le web, où l’on peut lire le livre facilement et gratuitement, en traduction française (bien entendu ion peut aussi facilement le trouver en version originale):

-on peut lire ou télécharger le roman en format EPub ou pdf ici:

http://www.bouquineux.com/index.php?telecharger=2861&Wharton-Sous_La_Neige

-il y a aussi Wikisource mais une bonne partie manque:

http://fr.wikisource.org/wiki/Sous_la_neige

-on peut l’écouter en version audio :

http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/wharton-edith-sous-la-neige.html

Et il y a d’autres possibilités comme Gallica…

Je n’ai pas pu lire tout en deux heures, mais j’en ai assez parcouru pour pouvoir affirmer que c’est un très grand livre, qui rappelle les romans les plus sombres de Balzac ou de Faulkner.

Là encore cela rappelle la « mort dans la vie » évoquée par Coleridge qui lui aussi était mal marié à une femme qu’il n’aimait pas : mais alors qu’ Edith Wharton a trouve en elle même la force de braver les « pesanteurs sociales » et de divorcer, il semble que Coleridge ait eu recours aux paradis artificiels.

Dans « Sous la neige » les personnages sont absolument impuissants et écrasés par le destin : Ethan et Mattie s’aiment, elle pourrait s’intéresser aux mêmes choses que lui qu’il a connues pendant ses courtes années d’études (la science notamment, qui lui a permis de comprendre que le mystère de l’être dépassé la quotidienneté routinière et monotone) seulement pour partir s’établir dans l’Ouest il leur faudrait de l’argent, qu »Ethan certes pourrait emprunter en trompant des gens qui l’estiment et qu’il estime.

Et surtout il lui faudrait abandonner sa femme, sans ressources, dans la misère.

Projet de bonheur immédiatement avorté donc.

Ethan et Mattie Silver ne voient donc plus de possible que la fuite dans le suicide, mais la mort leur est refusée, et ils survivent estropiés, surtout Mattie dont le corps est entièrement paralysé, et l’épouse d’Ethan , Zeena, semble revivre après cet horrible événement, et trouvera la force de s’occuper d’eux, les trois personnages continueront à vivre dans cette misère morale, physique et spirituelle, dans cette ferme glacée de la Nouvelle Angleterre qui se dégrade d’année et année faute de réparations.

Comme le dit Finkielkraut il est difficile d’imaginer destin plus atroce.
C’est là si l’on veut l’aspect infernal de l’immanence, être bloqué avec un corps totalement inerte, dépendant des autres (et surtout d’une femme acariâtre et haineuse) pour sa survie, sans avoir même les ressources de l’esprit (livres, études) pour dépasser sa simple condition biologique.

Mais essayons d’imaginer une évolution différente, il me semble que le récit lui même nous y invite de par l’homothétie entre Zeena et Mattie : Zeena vient soigner la mère d’Ethan, après la mort de celle ci Ethan épousera Zeena pour la remercier, puis Zeena se révèle acariâtre et tombe malade, vient Mattie pour la soigner…imaginons qu’Ethan et Mattie arrivent à vaincre les pesanteurs, matérielles, socialeś financières, etc..et partent recommencer une nouvelle vie, ensemble, dans l’Ouest.

Il est de l’essence même du bonheur de ne pas durer: mais plaçons nous dans le cas le plus favorable, imaginons que ces deux êtres s’aiment jusqu’à la mort, dans une de ces unions si rares, où l’attraction physique éphémère cède la place à une vie familiale harmonieuse mais surtout à une « union d’esprit à esprit », dont certes le texte de « Sous la neige » donne le sentiment de la possibilité.

Mais si nous nous rappelons alors du récit de Jaccottet qui donne à ce blog sa trame, nous observons que le maître, dans « L’obscurité », a trouvé ce bonheur: une femme qui l’aime et qu’il aime, et surtout qui partage sa vie spirituelle, une vie de famille heureuse, une maison dans un lieu paradisiaque, la célébrité et de l’argent, assez pour être au dessus du besoin.

Mais cela n’empêche pas sa chute.

Certes on dira : « mais le récit de Jaccottet comme celui d’Edith Wharton ne sont que des œuvres d’imagination »

Cette objection n’a pas sa place ici : pour nous l’ordre de l’esprit dépasse l’ordre de la chair, et c’est l’ordre de la chair sans l’ordre de l’esprit, la pure et simple vie réduite à la routine des besoins et des désirs satisfaits (ou pas) au jour le jour , qui nous semble une imagination (infernale d’ailleurs).

Mais dans l’ordre de l’esprit nous pouvons et devons (puisque c’est l’essence même de l’esprit) opérer des distinctions, des discriminations : « Sous la neige », pour bouleversant que soit ce chef d’œuvre, en reste au niveau social; « L’obscurité » et « Bartleby » s’élèvent un cran au dessus, au niveau métaphysique, celui des éternelles apories de la condition humaine, qui rendent possible quelque chose de tel que le suicide véritable (non sur le coup d’une impulsion ou d’un sentiment de rage ou de haine).

« Sous la neige » ne débouche pas directement (à mon avis) sur la décision résolue de dépasser et de « surmonter en esprit » l’impasse de la condition humaine en empruntant « le gué » découvert il y a quatre siècles par Descartes (ou bien en empruntant les « sentiers qui ne mènent nulle part » sauf à l’être-pour-mourir).

« L’obscurité » : si!
ou bien ? ou bien?