Partie de campagne: Jean Renoir s’est inspiré de son père Auguste Renoir

Le lien que j’ai donné avant hier pour voir « Partie de campagne » ne marchait pas hier, il semble remarcher:

A day in the country Jean Renoir 1936

mais cela n’empêche pas d’aller voir le film qui ressort cette semaine en salle, ce que j’ai fait aujourd’hui au Champo

Car en plus de la version restaurée du film de 40 minutes, on peut voir un court métrage d’un quart d’heure réalisé par Claudine Kauffman à partir de bobines de juin et juillet 1936 sur les essais d’acteurs:

http://www.t-n-b.fr/fr/cine-tnb/partie_de_campagne__essai_dacteurs-2137.php

On y voit à l’œuvre la technique de Jean Renoir, sans doute le plus grand directeur d’acteurs, inspirée de l’impressionnisme de son père Auguste Renoir: laisser la lumière jouer librement avec le visage de l’acteur au gré des différents moments et attitudes du corps.

Il n’y a pas de son, mais ces courts moments datant de 80 ans en arrière en sont d’autant plus bouleversants.

Ces gens savaient en 1936 qu’ils fonçaient vers la mort, un peu comme les passagers et conducteurs du train fonçant dans la nuit dans « La mort dans l’âme » de Sartre. Le savaient ils tous?

je ne puis croire que Sylvia Bataille, qui avait vécu de 1928 à 1934 comme épouse de Georges Bataille, et était encore en 1936 en rapports étroits avec lui (puisqu’il figure dans le film) n’ait pas été au courant de l’écriture du « Bleu du ciel » qui eut lieu en 1935.

Un livre qui annonce clairement le désastre. »Écriture du désastre » disait je crois Blanchot ?

En tout cas la dernière bobine du court métrage sur le casting s’attarde longuement sur les essais pour la scène du baiser entre Henri le canotier et Henriette dans l’île au rossignol.

Il y a dans ces essais indéfiniment recommencés, et dans ces deux bouches qui enfin s’emmêlent (Georges Darnoux jouant Henri et Sylvia Bataille jouant Henriette) plus qu’un jeu, plus qu’un film.

L’expression , le regard de la femme ne trompent pas: elle jouit en reprenant l’homme anonyme en elle.

Entendons nous : je ne dis pas qu’ils ont eu une liaison, et je m’en moque complètement.

Ce qui est sensible ici, ou plutôt rendu sensible par la maîtrise de Renoir et celle des acteurs, c’est dirais je le couple générique des amants, qui accèdent un instant paroxystique à la « continuité perdue ».

Nous sommes ici, encore en 1936, au pôle opposé de celui de la pornographie, qui allait tout envahir à partir des années 60.

Le sommet, ou la proximité du sommet (dirait Georges Bataille) vis à vis des bas-fonds.

Mais il est vrai que l’on ne peut pas chuter des bas-fonds: alors que le film montre à la fin la chute des amants vite rejoints par la quotidienneté dans l’horreur de la non-vie indéfiniment répétée.

Un destin impliqué par la notion même d’instant.

Et voilà pourquoi Rudolf Steiner n’aimait pas Kant

Rien que le début de « Rêves d’un visionnaire » de Kant est éclairant, ce qui est bien normal pour le penseur des Lumières, conçues comme la sortie de l’humanité de l’état de tutelle dont elle est elle même responsable, ou encore sortie définitive hors de « l’obscurité »:

http://fr.wikisource.org/wiki/Rêves_d’un_homme_qui_voit_des_esprits,_expliqués_par_les_rêves_de_la_métaphysique

« Le royaume des ombres est le paradis des fantastes. Ils y trouvent une terre sans limites, où ils peuvent s’établir à vo­lonté. Grâce aux vapeurs hypocondriaques, aux contes des nourrices et aux miracles des cloîtres, les matériaux ne sau­raient leur manquer. Les philosophes esquissent le plan, le modifient ou le rejettent, suivant leur habitude. Rome la sainte y possède seule des provinces qui lui donnent de bons revenus. Les deux couronnes du monde invisible soutiennent la troisième, comme le diadème fragile de sa dignité terrestre, et les clefs qui ouvrent les deux portes de l’autre monde ouvrent en même temps d’une manière sympathique les coffres du monde présent. Ces droits du royaume spirituel, autant qu’on peut le prouver par les raisons de la politique, sont bien au-dessus de toutes les vaines objections des gens d’école, et l’usage ou l’abus qu’on en peut faire est trop respectable déjà pour qu’il soit né­cessaire de le soumettre à un si indigne examen. Mais les contes vulgaires qui trouvent tant de créance, et qui sont au moins si mal combattus, pourquoi donc circulent-ils si inutile­ment ou si impunément, ou pénètrent-ils jusque dans les so­ciétés savantes, quoiqu’ils n’aient pas en leur faveur la preuve tirée de l’utilité (argumentum ab utili), la plus persuasive de toutes ? Quel philosophe, placé entre les attestations d’un té­moin oculaire plein de bon sens et de la persuasion la plus ferme, d’une part, et la résistance intérieure d’un doute invin­cible, d’autre part, n’a pas fait quelquefois la plus sotte figure qu’on puisse imaginer ? Niera-t-il absolument la vérité de toutes ces apparitions ? Sur quelles raisons se fondera-t-il pour les réfuter ? »

Il suffit donc de lire ce livre pour ne plus perdre une seconde de son temps avec la théosophie de Blavatsky ou avec le Rudolf Steiner d’après 1900.

Et accessoirement pour avoir la seule réaction qui convient en regardant les films « Paranormal activity » 1, 2, 3, …, n,…:

Un énorme éclat de rire!

Enfin sauf bien sûr si l’on voit le film en compagnie d’une jolie demoiselle apeurée qui cherche la protection de votre main, ou de votre épaule..

Mais là nous sortons du domaine de la philosophie, qui non seulement doit se garder d’être édifiante mais aussi caresseuse…

Jean Renoir : partie de campagne (1936)

Le film fut réalisé à l’été 1936, dans l’atmosphère du Front populaire et des premiers congés payés, il s’inspire d’une nouvelle de Maupassant et l’histoire est censée se dérouler en 1860.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Partie_de_campagne_(film)

pour des raisons diverses il resta inachevé et ne put sortir en salle que 10 ans après, en 1946.

La version restaurée sort cette semaine à Paris mais il existe une version de 38 minutes que l’on peut voir ici sur le web:

C’est Sylvia Bataille qui joue le rôle d’Henriette, née en 1908 d’immigrants juifs de Roumanie elle épousa Georges Bataille en 1928, ils eurent une fille Laurence en 1930 et se séparèrent en 1934 mais ne divorcèrent qu’en 1946.

Elle rencontra Lacan après le film et ils se marièrent en 1953.

Or Georges Bataille fait une brève apparition (vers 6 minutes 10) dans le rôle d’un étudiant séminariste, cela ne dure que quelques secondes:
(à droite sur la photo, au centre est Henri Cartier Bresson)

Il passe devant Sylvia en train de faire de la balançoire dans une scène qui évoque l’orgasme féminin.

Georges Bataille une partie de campagne

et

Jean Renoir partie de campagne

Le film n’est pas seulement une ode au progrès social, il comporte un aspect très sombre : après son idylle avec le canotier (Henri) Henriette épousera le niais, commis de son père, dans un mariage sans amour et sans bonheur.

La fin est bouleversante : elle rencontre de nouveau Henri et lui avoue « qu’elle y pense toutes les nuits », mais le mari, devenu un vrai petit dictateur, se réveille et appelle sa femme.

La scène de la balançoire évoquait donc bien l’orgasme c’est à dire la (petite) mort qui mène à la vie continuée, « longue attente de la mort » pour reprendre une expression de Madame Edwarda ( je crois?) : Georges Bataille a fait plus que de la figuration dans le film…l’érotisme comme approbation de la vie jusque dans la mort (la « mort dans la vie » qu’à connue aussi Coleridge avec son épouse non aimée, et qui inspiré les scènes de cauchemar du « Récit du vieux marin »)

Une photo de Sylvia Bataille en 1934:

Gottfried Benn : un hymne

Avec cette particularité des grands puncheurs :

pouvoir encaisser les coups , debout ,

l’ivresse

se gargariser de schnaps

sub et supra-atomique

puis

laisser ses sandales

au cratère comme Empédocle

– et descendre,

ne pas parler de retour

ne pas penser mi-figue mi-raisin

déblayer les taupinières

quand les nains veulent se grandir,

se mettre à table avec soi-même

indivisible

et pouvoir faire aussi cadeau de la victoire

un hymne à un tel homme

 

                                                                                                         GOTTFRIED BENN

chryzode

« The offence » de Sidney Lumet (1972): un film qui a sa place dans « L’obscurité »!!

J’ai vu ce film au cinéma la semaine dernière et je dois dire qu’il est extrêmement dérangeant, encore plus même que le dernier film de Lumet sorti en 2007: « 7h58 ce samedi là » qui se termine sur la scène d’un père (Albert Finney) étranglant son fils couché dans un lit d’hôpital (Philip Seymour Hoffman, mort récemment de la drogue).

Modification 18/02/2015:
Les liens donnés ci dessous ne marchent plus mais en voici un qui fonctionne:

Sidney Lumet : The offence 1972

On peut voir « The offence » sur YouTube en huit parties , mais en anglais non sous titré, faire une recherche Google en tapant « The offence pt 1/8 », jusqu’à « The offence pt 8/8 », la première partie est ici et nous introduit dans l’atmosphère terrifiante du film, qui montre un policier (joué magistralement par Sean Connery, qui avait alors 42 ans) qui perd le contrôle et lynche à mort un suspect dans une affaire de viol d’adolescente:

The offence pt 1/8

Sur la marge de droite de la partie 2 vous avez les liens des parties suivantes jusqu’à 6/8:

The offence pt 2/8

Et c’est lors des deux dernières partie 7/8 et 8/8 que l’on comprend ce qui s’est réellement passé lors de cet interrogatoire et qu’il ne s’agit pas d’un dérapage mais d’un meurtre délibéré.

The offence pt 7/8

et

The offence pt 8/8

Ce qui se passe c’est que l’inspecteur Johnson ( interprété par Sean Connery) a bien conscience d’avoir de sérieux problèmes dûs en partie à son métier, en partie à son mariage raté, et en grande partie à lui même. Il va même jusqu’à demander l’aide de celui qu’il interroge pour meurtre, et dont on ne saura pas s’il est coupable ou innocent; il rit au nez du policier, en lui conseillant de se débrouiller tout seul face aux « images » qui envahissent sa tête et en prennent le contrôle.

On comprend peu à peu que ces images concernent ses pulsions de mort et de sexe, et qu’il est obsédé par une attirance obsessionnelle envers les adolescentes, comme le suspect qu’il veut forcer à avouer et à souffrir physiquement en expiation de ses propres instincts.

Au fond c’est lui même, ce « pauvre personnage » impuissant face aux pulsions qu’il veut faire expier, et qu’il veut finalement éliminer à coups de poings et de pieds.

Un meurtre qui est aussi un suicide.

La source principale de ce que Jaccottet nomme « obscurité » réside de nos jours en les religions qui n’ont pas pu ni su évoluer hors de leur milieu primitif mythologique et collectif, et que Lachelier opposé à la religion véritable, qui doit naître hors du groupe social ou ethnique :

« Par religion (disait Jules Lachelier au cours d’un dialogue mémorable où il se confrontait à Émile Durkheim) je n’entends pas les pratiques religieuses ou les croyances particulières, qui trop évidemment varient d’un état social à un autre. Mais la vraie religion est bien incapable de naître d’aucun rapprochement social ; car il y a en elle une négation fondamentale de tout donné extérieur et par là un arrachement au groupe, autant qu’à la nature. L’âme religieuse se cherche et se trouve hors du groupe social, loin de lui et souvent contre lui… . L’état de conscience qui seul peut, selon moi, être proprement appelé religieux, c’est l’état d’un esprit qui se veut et se sent supérieur à toute réalité sensible, qui s’efforce librement vers un idéal de pureté et de spiritualité absolues, radicalement hétérogène à tout ce qui, en lui, vient de la nature et constitue sa nature »  »

Mais une source réside aussi dans le sexe, et donc dans ce que nous appelons « amour » qui est l’Eros auquel le christianisme oppose « Agapè » (qui semble t’il en a disparu très tôt), et c’est là le thème du film de Lumet: les pulsions de sexe et de mort qui envahissent la conscience d’un policier.

Or les religions existantes (y compris le christianisme après la disparition de Agapè, traitent ce « problème » au moyen de leur appareil « répressif » qui aboutit à ce que Marcuse appelait « sur-répression » et que 1968 a transformé en « interdiction de toute répression ».

Seulement comme on le voit dans le film, l’inspecteur Johnson en tentant de « réprimer » ses pensées « mauvaises » ou terrifiantes se laisse submerger, et finalement vaincre par ses pulsions de mort.

Certes il faut bien que la société fonctionne, ou fasse semblant de fonctionner, et il faut donc bien une répression des criminels, tâche assurée par la police et la justice.

Mais pour assurer le « salut des âmes », qui ne repose pas selon nous dans la prière ou les rites communautaires ni dans le respect d’une Shari’a quelle qu’elle soit, la répression ne marche pas: elle doit être remplacée par la conversion véritable, conversion à l’intériorité qui est réflexion (dont le modèle est donnée par l’epistémologie, la réflexion sur la science).

Ce qui est profondément dérangeant dans ce film, c’est que nous comprenons que nous sommes tous des sergents Johnson si nous nous laissons aller à la submersion par les « images » et les instincts.

Au moment où l’inspecteur laisse retomber le corps sanglant de sa victime et où ses collègues arrivent pour le maîtriser, il laisse échapper le nom de Dieu: « GOD… »

Mais la messe est dite et ce « Dieu » qui n’est autre que « ce qui reste » du Dieu des monothéismes qui parasité l’Occident depuis 2000 ans (la formule est de José Dupré) est illusion vitale doublé de contradiction logique,

C’est la vertu philosophique de Brunschvicg de faire voir que le salut est dans la conversion de la Transcendance en intériorité spirituelle, et la caractéristique de notre époque est de rendre impossible à la grande masse des humains toute vie intérieure : trop de distractions, et trop de travaux abrutissants.

Mais le grand danger serait de confondre l’intériorité véritable, qui est dépassement de la personne sociale, ethnique et biologique, avec l’introspection et la complaisance dans le psychique.

Aussi ne puis je pas mieux trouver pour faire comprendre l’enjeu véritable de la réflexion que cette citation tirée du chapitre « Dieu » de dernier livre de Brunschvicg terminé en novembre 1943, deux mois avant sa mort:

« Héritage de mots, héritage d’idées »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/heritage_de_mots.html

« Dieu ne naîtra pas d’une intuition tournée vers l’extérieur comme celle qui nous met en présence d’une chose ou d’une personne. Dieu est précisément ce chez qui l’existence ne sera pas différente de l’essence ; et cette essence ne se manifestera que du dedans grâce à l’effort de réflexion qui découvre dans le progrès indéfini dont est capable notre pensée l’éternité de l’intelligence et l’universalité de l’amour. Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu’à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l’imagination de l’être, l’unité de l’Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l’Être nous en éloigne ; méditer l’unité y ramène.« 

Sidney Lumet et Stanley Kubrick

Sidney Lumet, mort récemment en 2011, est à mon avis l’un des plus grands réalisateurs américains, je le place même au dessus de Kubrick, ainsi le film de Lumet « Failsafe », sur le risque d’holocauste nucléaire, est sorti à peu près en même temps que « Docteur Folamour » de Kubrick (1964) mais ne traite pas du tout le thème de la même façon : solution « sacrificielle » chez Lumet (qui fait explicitement référence au sacrifice d’Abraham dans la Bible), le président américain fait raser New York sous le feu nucléaire par son aviation parce que Moscou a été rasée par erreur et il s’agit d’éviter une conflagration nucléaire généralisée; et du côté du film de Kubrick fin de l’humanité à cause d’un général américain devenu fou et de projets russes guère moins déments.

Il s’agit de deux chefs d’œuvre mais bien entendu le film de Kubrick, sa dérision et son atmosphère burlesque et délirante emportent l’adhésion de la majorité des spectateurs sans doute, mais à la fin le film de Lumet est préférable en ce qu’il laisse une place à la réflexion (pour savoir : comment éviter cela?)

Chez Kubrick il n’y a guère d’évolution philosophique : les humains, plongés dans l’étrangeté de leur condition d’êtres se sachant mortels sont tous, à des degrés différents, des psychopathes, c’est visible même dans son premier film (qui est un chef d’œuvre) « Fear and desire » :

https://tractatustoposophicus.wordpress.com/2012/11/15/fear-and-desire-de-stanley-kubrick-un-chef-doeuvre-absolu/

et

http://horreurislamique.wordpress.com/2013/10/23/fear-and-desire-de-kubrick/

voir aussi ce blog qui n’est pas de moi (ce qui constitue une grave insuffisance)

http://weltretter.wordpress.com/2014/01/19/fear-and-desire-and-other-kubrick-films-online/

et cela continue jusqu’à son dernier film « Eyes wide shut » où il s’explique avec « l’obscurité » du sexe à grands coups de rites collectifs en araméen (?) , après avoir souhaité faire un film sur la Shoah mais en avoir été incapable (c’est sûr que les orgies rituelles entre milliardaires new-yorkais et escort-girls c’est plus sympathique), dernier film qui est à mon sens un échec ( mais la femme de Tom Cruise est vraiment très belle, surtout quand elle refuse de coucher avec le beau danseur hongrois qu’elle a chauffé).

On doit aussi mentionner ici, hélas, le « retour du refoulé » (refoulé juif, dans le cas de Kubrick) avec les fameux « rectangles noirs de l’espace » dans « 2001 odyssée de l’espace », qui pointent vers une Transcendance incompréhensible…grand film au demeurant, tiré d’un roman totalement athée.

Sidney Lumet est juif aussi, je ne connais pas ses sentiments religieux, mais au moins ils n’apparaissent pas, à ma connaissance, dans ses films, où les hommes doivent lutter seuls contre leurs démons, sans recours au surnaturel ou au transcendant : telle est quand même l’exigence minimale de la laïcité, qui forme depuis bien avant 1905 la nature substantielle de l’Occident, exigence qui sera largement dépassée ici où je n’hésiterai pas à m’en prendre au Dieu d’Abraham, au nom du Dieu des philosophes

Stanley Kubrick n’est pas Brunschvicg-compatible, il ne laisse aucune place au « progrès de la conscience », son message pourrait être résumé en :

« Les humains sont plongés dans les ténèbres et n’en sortiront jamais »

mais j’ai créé ce blog justement parce que je suis persuadé du contraire : certes nous sommes perdus dans « l’obscurité » d’une « forêt profonde », mais il y a une voie de sortie qui est le salut : la philosophie idéaliste mathématisante inspirée de Descartes, Spinoza et Einstein de Léon Brunschvicg qui est réflexion sur le progrès de la conscience dans la science et la philosophie occidentale-européenne, et qui devra être ici « vérifiée » ( maître mot de la pensée brunschvicgienne) et confrontée aux pensées adverses comme à celles de José Dupré, Simone Weil et quelques autres.

Mais revenons à Sidney Lumet, maintenant que j’ai dit une fois pour toutes ce que je pense de Kubrick (qui est certes un extraordinaire génie, cela aurait dû lui donner un sens accru de sa responsabilité vis à vis du public, mais bien entendu je n’ai aucun droit de dire cela, car je suis moi même un irresponsable et un coupable absolu…qui ne fait pas de films ni de livres, et qui n’a aucun génie-daimôn, ni socratique ni kubrickien, et c’est heureux, et puis j’essaye ici de me soigner).

Le scénario type d’un film de Lumet, c’est un homme, un individu confronté à une situation « difficile » et qui fait tout ce qu’il peut, en prenant tous les risques, pour résoudre le « problème », qui est toujours une aporie collective, il ne s’agit as de trouver du boulot, de sortir d’une passe difficile financièrement, ou de séduire une femme (ou un homme).

C’est le cas dans son premier film, qui date de 1957:

« Douze hommes en colère »

où le juré Henry Fonda arrive à « retourner » les 11 autres jurés, et à les persuader qu’ils n’ont pas assez de preuves pour condamner l’homme jugé pour le meurtre de son père (et donc à le sauver de la chaise électrique).

Ce film est visible sur Dailymotion en cinq parties:

Douze hommes en colère

Ce type de scénario apparaît encore dans « Verdict », en 1982, où Paul Newman joue le rôle d’un avocat alcoolique qui affronte des intérêts économiques et financiers qui le dépassent totalement, mais gagné à la fin.

Mais 50 ans après, en 2007, dans son dernier film « Before the devil knows you are dead » (7h58 ce samedi là), plus rien ne reste de cet « espoir » en l’énergie humaine, l’obscurité qui a envahi l’Occident depuis les années 60 règne seule et à jamais semble t’il).

J’avais consacré cet article immédiatement après avoir vu ce film profondément dérangeant et désespérant, non sans avoir bu quelques verres d’alcool dans les bars de Montparnasse pour me remettre de cette fin horrible:

http://www.blogg.org/blog-64760-billet-sidney_lumet___7h_58_ce_samedi_la__before_the_devil_knows_you_re_dead_-677706.html

Entretemps j’ai cessé de boire de l’alcool, et Philip Seymour Hoffman est mort, récemment, de la drogue : comme quoi il ne jouait pas seulement un rôle dans ce film de Lumet en 2007.

Mais je viens de voir un film encore plus dérangeant si possible, datant de 1972, de Sidney Lumet aussi

« The offence »

Critique du film de Sidney Lumet « The offence »

auquel, pour des facilités de lecture et d’écriture, je consacrerai le prochain article, qui sera heureusement beaucoup plus court.

Allez encore deux liens d’anciens articles:

Celui ci sur « Failsafe » (malheureusement le film n’est plus visible sur Vimeo):

http://horreurislamique.wordpress.com/2014/01/03/fail-safe-point-limite-de-sidney-lumet-1964/

et celui ci donnant le lien permettant de voir « Dr Folamour » sur Dailymotion:

http://horreurislamique.wordpress.com/2014/01/01/stanley-kubrick-docteur-folamour-ou-comment-jai-appris-a-ne-plus-men-faire-et-a-aimer-la-bombe/

et aussi

http://horreurislamique.wordpress.com/2014/01/01/mein-fuhrer-i-can-walk/

Vivre éternellement ?

Hervé Juvin est un ancien collaborateur de Raymond Barre qui pourfend l’obscurantisme lié à la mondialisation et au nivellement qu’elle impulse:

Pour une écologie des civilisations

Je l’ai entendu ce matin sur France Info dans « Un monde d’idées » nous prévenir, entre autres, des dangers du « transhumanisme » aux USA : certains membres de cette « mouvance » nous annoncent que les êtres humains qui vivront 3 ou 4 siècles sont déjà en vie, ils sont parmi nous…et le progrès, que l’on n’arrête pas comme chacun sait, permettra bientôt à d’autres de vivre encore plus longtemps, mille ans, dix mille ans. Et pourquoi pas indéfiniment ?

Cette « information » appelle évidemment une série de questions : est ce possible ? est ce souhaitable ? est ce généralisable pour tout le monde? Quelles seraient les conséquences si un grand nombre de personnes vivent ainsi plus de 3 siècles ?

Et bien sûr : au cas où ce serait possible pour un nombre seulement restreint de personnes, sur quels critères seraient elles choisies, ou plutôt sélectionnées ? et qui ferait la sélection ?

Mais il me semble plus intéressant de méditer la judicieuse remarque d’Hervé Juvin, qui note là un symptôme présent chez l’homme occidental né des Lumières qui, non content d’étendre indéfiniment le domaine de ses « droits », se révolte maintenant contre la condition humaine et son caractère mortel, et veut en quelque sorte « sortir de la Nature » et vise à une sorte d’auto création de lui même comme un « petit Dieu ».
Or ces remarques sont judicieuses mais elles appellent un complément : comment en est on arrivé là?

J’ai déjà donné ce que je crois être la bonne réponse à cette question : on en est arrivé là, à cette folie, après un « itinéraire de l’égarement », référence au titre de l’excellent livre d’Olivier Rey sous titré « Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine »:

Itinéraire de l’égarement

En utilisant des termes qui ne sont pas ceux d’Olivier Rey et qu’il n’approuverait peut être pas, je dirais que le « péché » de l’Occident consiste à donner la primauté à l’homme des Lumières (du 18 eme siècle) et à sa volonté d’extension indéfinie des droits, sur l’homme du 17 eme siècle, celui qui a assisté à la naissance de la science moderne concurremment à une révolution philosophique, celui que Brunschvicg appelle « l’homme suivant Platon et suivant Descartes » dans un texte de 1930 environ:

Léon Brunschvicg : l’homme occidental

Car il me semble difficile, voire impossible, de réfuter la démonstration d’Olivier Rey :

Les héros de la vie spirituelle qui, au 16eme-17eme siècles (Copernic, Galilée, Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibniz, etc..) ont donné naissance à la révolution scientifique moderne, qui au début était tout autant philosophique et religieuse, ne l’ont pas fait en prenant pour but la puissance industrielle, militaire et économique donnée par la technoscience : car celle ci n’existait pas encore à l’époque et n’est venue qu’au 18 eme siècle avec les premières machines à vapeur industrielles, et surtout au 19 eme siècle.

Alors pourquoi l’ont ils fait ? Avaient ils même un but ?

La réponse d’Olivier Rey est affirmative, et proche de celle de Husserl dans la « Krisis » : après la Renaissance l’humanité européenne se donne librement une nouvelle forme de vie philosophique consistant à se libérer de la Tradition et à se « créer » librement elle même de façon autonome.

Et Brunschvicg, en 1928, voit dans l’émergence de la physique mathématique au 17 eme siècle, en rupture avec l’infantile physique aristotélicienne, un « changement d’axe de la vie religieuse »:

La querelle de l’athéisme de Léon Brunschvicg

L’absurdité contemporaine est excellemment dépeinte par Olivier Rey sous la forme d’une interrogation à la fois « humoristique » et angoissée :

« Comment cette liberté, cette autonomie, a t’elle pu déchoir en liberté de choisir le lieu de ses prochaines vacances? »

Et maintenant, avec les transhumanistes, en liberté non plus de « passer sa mort en vacances » comme dans la chanson de Brassens, mais de passer sa vie indéfiniment prolongée (3 siècles, 10 siècles ?) en vacances « éternelles »…

Seulement un homme est venu, il y a 2000 ans, (certains disent même qu’il est un dieu, ou un Fils de Dieu) qui a dit quelque chose de légèrement différent :

Evangile de Jean 17-3

« Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »

Mais comme je l’ai dit, je ne veux plus rallumer ici les conflits religieux, et je n’appartiens d’ailleurs à aucune paroisse: « la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante »

On m’excusera donc d’avoir recours à nouveau à une référence biblique pour résumer le « péché » (décidément!…) de l’Occident dont découlent à mon avis toutes ces ténèbres obscures qui nous environnent:

C’est qu’il a choisi cet Occident, ou plutôt cette Europe chérie qui est la nôtre, le « plat de lentilles » de la puissance et de la gloire données par la technoscience plutôt que l’autonomie spirituelle en quoi consistent les fondements de la science.

Or nous prévient Brunschvicg à la fin de « Raison et religion », en reprenant et élargissant un passage de l’Evangile:

« on ne sert pas deux maîtres à la fois »

La citation complète étant :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

(Fin du livre)

« Aller jusqu’au bout dans la voie du sacrifice et de l’abnégation, sans chercher de compromis entre les deux mouvements inverses et inconciliables de marche en avant et de retour en arrière, nous avons à cœur de dire, une fois de plus, que ce n’est nullement, selon nous, rompre l’élan imprimé à la vie religieuse par les confessions qui ont nourri la pensée de l’Occident, contredire l’exemple de leurs héros et de leurs saints. Nous avons appris de Pascal que la lutte n’est pas entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais dans l’Ancien même entre les « juifs charnels » et les « juifs spirituels », comme dans le Nouveau entre les « chrétiens spirituels » et les « chrétiens charnels ». Et la parole demeure, qui passe outre à la séduction pieuse de l’éclectisme : On ne sert pas deux maîtres à la fois, seraient-ce (oserons-nous conclure) la puissance du Père et la sagesse du Fils. »

Post scriptum:

je ne veux pas cependant paraître « donneur de leçons » (je n’en ai aucun droit ailleurs) surtout vis à vis de cette Europe chérie qui est ma mère adorée (rien à voir avec ce que l’on appelle de nos jours « Europe », cette marâtre, et à propos de laquelle nous allons voter dimanche).

Jusqu’en 1760, l’Europe agressée par l’Islam ottoman devait bien se préoccuper un peu de puissance militaire, car si elle ne l’avait pas fait, elle n’existerait plus aujourd’hui, nous parlerions tous le turc et serions tous musulmans…

Défaite de la syntaxe, défaite de la pensée

Admirable article…cela dit je ne suis pas sûr que ma syntaxe soit parfaite, ni ma parlure…surtout si elle se rapporte à mon allure

Brumes, blog d'un lecteur

f2.highres

Parmi les idées reçues qui circulent de nos jours, une, en particulier, m’insupporte. Il faudrait se féliciter de l’évolution de la langue, se réjouir de ses inflexions, célébrer la moindre de ses modulations. La langue évolue (sous-entendu, évidemment, elle progresse), c’est heureux ; elle s’ouvre et varie. Héraclite ne disait-il pas, plus deux millénaires avant nous, que « rien n’est permanent, sauf le changement » ? Félicitons-nous donc de cette nouvelle vérification de l’aphorisme héraclitéen ! Que la langue se transforme doit nous réjouir ! Pour les psittacidés qui ont tribune ouverte un peu partout, si le français change, c’est que le français vit. Merveilleux ! Des vers s’agitent dans le cadavre, c’est donc que le cadavre est encore en vie. Extraordinaire logique ! La vieille langue compassée des bonzes de l’Académie est oubliée ; le français de papa est mort ; la langue moderne est née. Où l’entendre ? Parmi l’élite. Écoutez France-Culture ou France-Info quelques instants. Appréciez…

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« Le bleu du ciel » de Georges Bataille

« La terre sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraiche.Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés.
Elle devint hideuse, je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais sa laideur imprévue, la laideur affreuse que la haine donnait à ses traits.
 »

http://providenzia.tumblr.com/post/45531770029/le-bleu-du-ciel-georges-bataille-extrait

Ce passage, qui donne la tonalité du livre, est tiré du « récit » de Georges Bataille écrit en 1935:

« le bleu du ciel »

écrit à la première personne par le personnage central nommé Troppmann , qui se partage entre Dorothea (qu’il appelle « Dirty ») et Xénie (la bonne amie qui vient le voir alors qu’il « cuve » ses excès alcooliques au lit en buvant du champagne tiède et lui dire qu’elle veut l’aider « parce que les gens qui ont une vie sexuelle anormale sont des malheureux »…il me semble me rappeler qu’ils couchent ensemble distraitement à un moment), il est en plus marié et sa femme a à se plaindre de lui…et puis il y a Lazare, la juive laide qui est imaginée d’après Simone Weil, que Bataille connaissait ( mais il n’avait pas vu sa beauté ni n’avait compris sa pensée, qui le pourrait d’ailleurs?)

Le livre commence à Londres sur une orgie avec Dirty, puis il la perd (ce genre de femme a un peu la bougeotte) et le livre raconte ses errances alcooliques et sexuelles dans le monde de la nuit des années 30 à Paris : le Dôme, la Coupole, Tabarin, le Sphinx (un bordel, comme chacun sait)…Troppmann se décrit comme un « idiot qui s’alcoolise et qui pleure », voir cette page pour tout un tas de citations:

http://www.babelio.com/livres/Bataille-Le-bleu-du-ciel/2188

« Je traînais ma déchéance et mon hébétude dans des endroits détestables. Tout était faux, jusqu’à ma souffrance. J’ai commencé à pleurer tant que je pus : mes sanglots n’avaient ni queue ni tête.
Le vide continuait. Un idiot qui s’alcoolise et qui pleure, je devenais cela risiblement. Pour échapper au sentiment d’être un déchet oublié le seul remède était de boire alcool sur alcool. J’avais l’espoir de venir à bout de ma santé, peut-être même au bout d’une vie sans raison d’être. J’imaginais que l’alcool me tuerait mais je n’avais pas d’idée précise. Je continuerai peut-être à boire, alors je mourrais ; ou je ne boirai plus… Pour l’instant, rien n’avait d’importance.
 »

mais la scène de l’amour au dessus des tombes (décrite au début de l’article) avec Dirty retrouvée dans une ville allemande est sans conteste la plus belle, enfin dans le style littéraire, et dans les implications philosophiques, explicitées dans des livres comme « L’érotisme » qui est « approbation de la vie jusque dans la mort ».

Elle est suivie à la fin par le défilé des jeunes nazis:

« Elle disparut avec le train.
J’étais seul sur le quai. Dehors il pleuvait à verse. Je m’en allai en pleurant. Je marchais péniblement. […] J’arrivai à l’extrémité du hall: j’entendis un bruit de musique violent, un bruit d’une aigreur intolérable. Je pleurais toujours. De la porte de la gare, je vis de loin, à l’autre extrémité d’une place immense, un théâtre bien éclairé et, sur les marches du théâtre, une parade de musiciens en uniforme: le bruit était splendide, déchirant les oreilles, exultant. J’étais si surpris qu’aussitôt, je cessai de pleurer. Je n’avais plus envie d’aller aux cabinets. Sous la pluie battante, je traversai la place vide en courant. Je me mis à l’abri sous l’auvent du théâtre.
J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre: ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme: devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré. avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur); d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant: si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie: je regardais au loin…une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de mol, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil: ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts.
A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), Il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge, Une hilarité me tournait la tête: j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier, La musique s’arrêta: la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare: le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d’entrer dans un compartiment; le train ne tarda pas à partir. FIN
Mai 1935
 »

Cette conception de l’érotisme comme nostalgie de la continuité perdue (par la naissance) ne saurait à mon avis être juste, et ce livre très beau (dont Bataille regrettait cependant la publication à cause de ses « monstrueuses anomalies », qui ne se situent pas dans la scène de l’amour au dessus des tombes, mais dans une autre dont je ne parlerai pas ici) introduit violemment l’obscurité dans la conscience des lecteurs de 1935 et des années suivantes, ce dont il n’était nul besoin, convenons en.

« Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré, j’étais près d’elle (ma main avait encore un pansement, suite d’une blessure de verre cassé). Ce jour-là, Dirty avait une robe du soir somptueuse (mais j’étais mal rasé, les cheveux en désordre). Elle étirait ses longues jambes, entrée dans une convulsion violente. Le bouge était plein d’hommes dont les yeux devenaient très sinistres. Ces yeux d’hommes troublés faisaient penser à des cigares éteints. Dirty étreignait ses cuisses nues à deux mains. Elle gémissait en mordant un rideau sale. Elle était aussi saoule qu’elle était belle : elle roulait des yeux ronds et furibonds en fixant la lumière du gaz.
– Qu’y a-t-il ? cria-t-elle.
En même temps. elle sursauta, semblable à un canon qui tire dans un nuage de poussière. Les yeux sortis, comme un épouvantail, elle eut un flot de larmes.
– Troppmann ! cria-t-elle à nouveau.
Elle me regardait en ouvrant des yeux de plus en plus grands. De ses longues mains sales elle caressa ma tête de blessé. Mon front était humide de fièvre. Elle pleurait comme on vomit, avec une folle supplication. Sa chevelure, tant elle sanglotait, fut trempée de larmes.
 »

Car c’est une pensée, celle du sacré dans la transgression, trop matérialiste de l’unité : s’il suffisait de trouver une partenaire même aimée et de la pénétrer , dans un lit ou sur une tombe, pour accéder à la Sagesse donnée ( peut être) par la compréhension de Platon et de la vision de l’Un-en-un, ça se saurait non ?

Je lui oppose l’unité d’esprit à esprit dont parle Brunschvicg.

Un film admirable comme « PERSONA » d’Ingmar Bergman montre les dangers des fantasmes fusionnels.

On peut voir ce film ici, il n’y a pas de sous titres mais pas besoin pour en saisir l’atmosphère tragique, notamment à l’occasion de l’admirable scène du début :

PERSONA d’Ingmar Bergman

Voir aussi « L’empire des sens »…

En aucun cas l’unité, recherchée par la philosophie, ne peut être l’objet d’une nostalgie , ni de nature fusionnelle, ni atteinte par des pratiques magiques ou sexuelles ou sacrificielles, mais seulement par la « cure d’amaigrissement » (dixit Brunschvicg) d’une ascèse intellectuelle et existentielle.

Il est vrai que le « parcours » de Troppmann dans le « Bleu du ciel » peut être vu comme une ascèse inversée.

Une autre « anomalie », la photo au bas du texte est celle de Nancy Cunard la milliardaire scandaleuse, qui mena Aragon par la braguette d’un bout à l’autre de l’Europe vers 1926-1928 puis, devenue toxicomane, sombra après guerre dans la misère et la clochardisation jusqu’à mourir en 1965 dans une rue de Paris:

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2010/03/03/le-bleu-du-ciel-georges-bataille/

Le nouveau livre de José Dupré : « Itinéraire en devenir tome 1 »

Un livre de ce penseur spirituel, d’une envergure exceptionnelle, est toujours un événement, ce livre doit être disponible à la mi-juin 2014 si j’en crois Amazon:

«  »Itinéraire en Devenir T1 – Rencontres avec le monde et les vivants
Un après-midi de juillet 1962, une intuition inattendue s’imposa soudainement à l’auteur : ‘ ‘ un jour, tu auras le devoir d’écrire la vie de Déodat Roché’ ‘. Sans l’oublier, il cessa d’y penser. Mais, plus tard, un enchaînement de circonstances, à partir de décembre 1988, des questions posées et des informations apportées par diverses personnes, amenèrent l’auteur, en 1992, à commencer une récapitulation qui aborderait bientôt cette tâche. Elle semblait achevée en 1995, lorsqu’il fut invité par une association de médecins philosophes, à donner deux conférences sur le Catharisme, en Bretagne. Il en résulta, pour lui, la nécessité intérieure de formuler par écrit sa réflexion au sujet de l’histoire et de la métaphysique de cette spiritualité, encore trop méconnue. Ce qui voulait naître alors, devint ‘ Catharisme et chrétienté ‘. En 1989, des milieux se réclamant ‘ officiellement ‘ de Rudolf Steiner, tinrent un congrès opportuniste dans le sillage du Bicentenaire de la Révolution française. Mais le spasme sanglant et sauvage issu de 1789 résulta surtout de l’aveuglement égoïste du clergé et de la haute noblesse. Une mise au point s’imposa progressivement à celui qui examinait l’œuvre de Steiner depuis 1961, et publia en 2004, ‘Rudolf Steiner, l’Anthroposophie et la Liberté’. Au chercheur libre et indépendant, ouvert à toute connaissance, et à tout regard neuf, hors de l’enfermement sectaire, la quête exigeante qui s’impose, amène, en parallèle, une expérience spécifique du monde. C’est elle qui a voulu s’exprimer aussi, en livrant les témoignages de vie que cette existence ne pouvait éviter de recueillir.
 »

<a href="http://catalogue.dgdiffusion.com/prd_fiche-lg1.php?produitFamille=2&identifiant=40982"José Dupré : itinéraire en devenir T 1